La pêche en Europe

Quel avenir pour la pêche artisanale durable ?

Avec Brian O’Riordan

Secrétaire Exécutif de LIFE Platform (Low impact fishers of Europe)

Séance du 1er mars 2022
Synthèse par Gérard Choplin

Introduction

Gérard Choplin, membre du Collectif d’animation de MARS

Ce soir, nous nous éloignons un peu de l’agriculture, tout en restant dans le domaine de l’alimentation. La mer est un monde que les agriculteurs, en dehors des côtes, connaissent trop peu. Il y a pourtant des analogies à constater entre la politique agricole et la politique de la pêche ; il y a des défis structurels qu’on peut rapprocher, et sans doute des alliances à tisser.

Les produits de la mer ont pris une place de plus en plus importante dans notre alimentation, mais les mers se vident et les prises ont baissé de 25% depuis 20 ans en Europe. Comme en agriculture, les petits bateaux sont les plus nombreux : les 50. 000 bateaux de moins de 12 m représentent 50 % de l’emploi, seulement 5 % des prises, mais 15 % de la valeur. Ils pêchent près des côtes.

De même que la Politique Agricole Commune a favorisé les grandes exploitations, la Politique Commune de la Pêche, la PCP, a été d’abord conçue pour la pêche industrielle pour augmenter production et productivité, et moderniser la flotte : elle a favorisé la diminution du nombre de bateaux et financé le développement de bateaux de + en + grands en termes de puissance, de capacité de pêche, et de taille de bateau/de filet. Certains font jusqu’à 120m, congèlent 400 tonnes de poisson par jour et traînent des chaluts grands comme 10 gros avions.

Les pollutions marines liées, entre autres, à l’intensification de l’agriculture, le réchauffement climatique, le développement de l’éolien offshore, le développement de l’aquaculture marine, sont autant de défis supplémentaires pour la pêche, en particulier la pêche côtière.

Résumé de l’intervention de Brian O’Riordan

Cliquer pour télécharger la présentation

Le réseau européen LIFE rassemble 10 000 pêcheurs côtiers durables de toutes les mers européennes (Atlantique, mer du Nord, mer Baltique, mer Méditerranée, mer Noire) actifs sur des bateaux de moins de 12m avec leurs propriétaires à bord et ne possédant pas d’engins de traîne (pêche à faible impact).

Données générales 

Ce type de bateau correspond à 70% de la flotte et 50% de l’emploi (UE).

Les pêcheurs artisanaux partent pour plusieurs heures, les pêcheurs industriels pour plusieurs jours et les chalutiers géants pour plusieurs mois.

Dans le monde, 40% des captures font l’objet d’un commerce international et 20% des captures sont destinées à la transformation en farine et huile de poisson. L’UE, qui capture 30% de ses besoins en poisson, est le principal marché. L’aquaculture représente 50% de la production, surtout présente en Asie. Depuis les années 80, les captures de poisson stagnent et les stocks halieutiques durables diminuent.

L’européen consomme en moyenne 22kg/ personne/an (recommandation de santé : 10kg).

L’âge moyen des pécheurs est entre 40 et 60 ans.

Dans l’UE, 5 espèces de poisson correspondent à 50% de la consommation. La Méditerranée représente 8% seulement des captures. Espagne puis Danemark sont en tête des captures.

Pour chaque espèce de poisson, il existe un Rendement maximal durable (RMD) qu’il ne faut pas dépasser. Depuis le Sommet mondial sur le développement durable à Johannesburg en 2002, le RMD est une obligation internationale.

La Politique Commune de la Pêche (PCP)[1]

Initialement liée à la PAC, elle s’en est émancipée en 1970, avant l’adhésion de UK et DK. Une OCM des produits de la mer est créée. La PCP n’est établie qu’en 1983. Initialement fondée sur le principe de l’égalité d’accès aux eaux et aux ressources européennes, la première PCP a instauré une zone de droits exclusifs de pêche côtière (jusqu’à 12 milles nautiques) pour chaque Etat membre. La gestion des ressources est confiée à l’UE. Le concept de « stabilité relative » des stocks est établi, qui fixe dans le marbre les proportions des stocks de poissons attribuées à chaque État membre, ceci étant géré par des quotas de pêche.

Mais les capacités de pêche s’avèrent trop importantes par rapport aux stocks. En 1992, des mesures de réduction de la flotte sont prises, mais l’épuisement des stocks continue. La réforme de 2002 (gestion des stocks à plus long terme, démolition de navires, …) ne suffit pas à enrayer la surpêche. La réforme de 2013 a fait du RMD le principal pilier et oblige à débarquer tout le poisson capturé. Initialement exemptée de déclaration de captures, la pêche artisanale (bateaux moins de 12 mètres) n’a pas eu la possibilité de montrer des antécédents et d’accéder aux quotas de pêche.

Impact sur la pêche artisanale

La PCP favorise et subventionne la pêche industrielle (productivité, modernisation …). Les petits pêcheurs artisanaux ont de moins en moins accès aux ressources, manquent de soutien public et d’influence dans les décisions. Ils risquent de disparaître.

LIFE revendique un accès équitable aux ressources, avec quotas et des zones réellement protégées, un accès équitable aux marchés (vente directe). LIFE cherche à établir des alliances stratégiques pour peser davantage sur les décisions.

Débat

L’accès aux quotas de pêche

Brian : La PCP donne priorité aux organisations de pêcheurs (OP), qui assignent les quotas. Et les gros bateaux ont priorité pour entrer dans les OP, donc les quotas vont aux gros bateaux. LIFE fait un travail politique pour changer les règles des OP, afin d’avoir des OP de petits pêcheurs et obtenir un pourcentage des quotas déjà assignés.

Éolien offshore

Brian : il impacte la biodiversité marine (vibrations, modification des courants, sédiments en suspension, …) et entre donc en concurrence avec la pêche côtière.

Chalutiers géants danois et farine de poisson

Brian : 5-6 très gros bateaux capturent 90% des prises en mer Baltique, qui sont transformés en farine. Il y a très peu de contrôle sur ce type de pêche. La forte pollution de la Baltique se concentre dans les farines, notamment celle des poissons gras. 70% de ces faines sont destinées à l’aquaculture, 30% à l’élevage agricole.

Marché noir

Brian : Il est énorme : environ 20% des captures : pibales, bar, braconnage en Méditerranée avec requalification du poisson, trafic de thon rouge près de Malte.

Life et la pêche industrielle

Brian : dans les ports, les bateaux moyens dominent le secteur professionnel et il est difficile de s’opposer : beaucoup de violence, de sabotage, de menaces. Dans les structures représentatives la pêche industrielle domine également, et les voix de la pêche artisanale ne sont pas entendues.

Pêche française à 56% durable (Ifremer) ?

Brian : je n’ai pas confiance dans l’étude d’Ifremer (surpêche « durable »). Il faut changer d’indicateur.

Manger moins de poisson ?

Brian : oui, manger moins et mieux de poisson, moins de poisson d’aquaculture intensive (saumon, crevettes …).

Soutien de l’opinion publique ?

Brian : c’est très important. Nous menons des campagnes d’information. Mais le choix du consommateur est plus orienté par le prix que par la durabilité.

Distribution

Brian : ce qui est important pour nous, c’est que la valeur ajoutée du poisson bénéficie aux petits pêcheurs, pas seulement à la grande distribution. Nous développons des chaînes de distribution alternatives, notamment avec Slow Food.

Confiance dans les labels de pêche durable ?

Brian : non, ce sont des labels de pêche industrielle. C’est seulement moins pire.  C’est la surpêche durable.

Réforme de la PCP ?

Brian : En général la Commission européenne fait des propositions intéressantes, mais le lobby de la pêche industrielle influence le Conseil et le Parlement pour les défaire. La Commission est faible, mais je suis à la fois optimiste et réaliste. Avec le Green Deal, surtout avec la Stratégie de la Biodiversité, j’espère que les normes pourront être changées pour les petits pêcheurs.

Y a-t-il un avenir pour la pêche artisanale ?

Brian : l’avenir de la pêche est sombre. La vision du futur qui nous est proposée est « l’alimentation bleue », à partir d’une production aquacole industrielle, même de protéines unicellulaires, des algues…, par des firmes comme Nestlé, Unilever, … Nous sommes à un moment clé existentiel pour la pêche.


[1] https://www.touteleurope.eu/histoire/histoire-de-la-politique-commune-de-la-peche/
https://www.europarl.europa.eu/factsheets/fr/sheet/114/la-politique-commune-de-la-peche-origines-et-evolution
https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/fr/IP_21_2875

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.