Avec Antoine Messéan
membres de l’Association française d’agronomie et de l’Académie d’agriculture de France
Séance du 23 mars 2026 (AG de MARS)
Compte-rendu par Michel Rieu
Antoine Messéan est un des auteurs de la tribune « Transformer notre agriculture est possible » publiée sur le site de La Croix, le 24 février 2026 (à lire ici), par des membres de l’Association française d’agronomie (AFA) et de l’Académie d’agriculture (AAF). Dans le cadre de l’assemblée générale de MARS, il était invité à expliquer les raisons et la genèse de ce texte. Le but principal de la discussion portait sur l’état des opinions sur la transformation de l’agriculture dans les institutions et plus généralement dans le public.
Et que faudrait-il faire pour hâter les transformations souhaitables ?
Présentation d’Antoine Messéan
La présentation (à télécharger ici) portait le titre « Ce que révèle la tribune d’agronomes du moment que nous vivons ».
L’agriculture est confrontée à des défis structurels dont les décideurs n’ont pas pris la mesure. Pour y faire face il faut transformer le système, non par des solutions techniques qui souvent existent, mais en remplissant des conditions institutionnelles pour sortir d’oppositions stériles et lever les blocages à l’évolution des systèmes.
Les règles institutionnelles en place visent à la spécialisation, à l’intensification, à la compétitivité internationale. Elles ne peuvent produire des effets différents. Si les institutions commencent à reconnaitre la nécessité du changement, une difficulté préalable est qu’en fait, ce sont d’abord elles qui doivent changer.
Pourquoi des membres de l’AFA ont-ils pris cette position maintenant ? L’agronomie, traditionnellement ancrée dans l’action, voit émerger « l’agronomie système » qui s’attache aux relations entre les pratiques, l’agroécosystème, l’exploitation agricole et les savoirs des agriculteurs. L’objet étudié s’est élargi de la parcelle, au système de culture, à l’exploitation agricole, au territoire et, désormais, au système sociotechnique. Car, pour l’action publique, le système sociotechnique reste un angle mort qu’il faut impérativement aborder.
Les auteurs de la tribune pensent poursuivre la diffusion, la mettre plus largement en débat au sein de l’AFA, développer le diagnostic autour des trois leviers mentionnés… Mais si les tribunes peuvent élargir et approfondir le débat, elles ne changent pas les systèmes.
En conclusion, Antoine Messéan a proposé des pistes pour la suite :
- Approfondir et partager le diagnostic sociotechnique ;
- Reconnaitre que l’agriculture est désormais l’affaire de tous, sortir du tête-à-tête État/profession,
- Changer les règles du jeu par rapport au passé sans faire de morale
- S’appuyer d’abord sur les territoires, avec les citoyens, les instruments territoriaux (InterCo, PAT, SCOT, PCAET…), les associations… Un débat national s’il est nécessaire ne pourra venir qu’ensuite.
NdR
- InterCo = intercommunalités diverses,
- PAT : projet alimentaire territorial
- SCOT : schéma de cohérence territoriale
- PCAET : plan climat air énergie territorial
La discussion
Face à la nécessité du changement, le débat se poursuit sur les voies possibles pour y parvenir. Il est noté qu’on l’aborde, non plus en termes de « transition », mais en termes de « basculement ».
Sur les « instruments » et voies du blocage
Dans le débat, sont souvent invoquées les réalités économiques, la confrontation à la mondialisation qui ne permet pas tout. Faut-il revenir sur les accords de libre-échange, vus comme un facteur majeur de blocage de la transition ?
Les notions de productivité, rentabilité, compétitivité doivent être réinterrogées. Dans le cadre habituel d’appréciation, les « coûts cachés » et certains bénéfices d’intérêt général (climat, biodiversité, social, santé humaine…) ne sont pas intégrés.
La comptabilité est structurante pour l’action des entreprises et des collectivités. En fonction des a priori sur lesquels elle se base, la comptabilité montre ou invisibilise des facteurs et structure les objectifs. Il faut changer les règles du jeu comptable. Le RICA n’est pas un instrument adapté. Les centres comptables agricoles établissent des marges brutes par production sans tenir compte des effets Système. La diversification est donc mal appréhendée. Il est signalé qu’un groupe de travail de l’académie d’agriculture travaille sur « la microéconomie de la transition agroécologique ». Aura-t-il les instruments appropriés pour cela ?
Dans les observations, des structures comme les microfermes sont délaissées ou ignorées, alors que leur effet sur le territoire compte.
Réintégrer les coûts et bénéfices ignorés jusque-là pourrait changer le regard que l’on porte sur les résultats. Il y a une bataille idéologique pour définir les critères d’intérêt général, mais attention, tous ne peuvent pas être monétisés. Certains outils comme IDEA4 utilisent des critères non monétaires.
Il faut absolument faire ce diagnostic prenant en compte tous les critères d’intérêt général, en continuant à collecter des données, à faire des études… Bien sûr, on a l’intuition que les règles du jeu de la mondialisation, de la géopolitique, doivent changer. Mais avant tout, faire le diagnostic !
On ne peut ignorer le débat sur l’économie, mais il faut sortir du jeu dans lequel ce sont les grandes entreprises qui commandent puisqu’on leur a laissé définir les règles.
Sur les institutions
Il est très important de savoir où en est dans les institutions par rapport à la nécessité du changement. Il y a de bons signaux, exemple de l’association Le Lierre pour les fonctionnaires qui veut infléchir l’action des collectivités vers plus d’écologie.
Selon leur histoire, les institutions sont plus ou moins mûres pour penser et générer du basculement. L’AFA peut avancer vite, cela semble plus difficile à l’Académie d’agriculture, mais à des niveaux divers selon les groupes. Toutefois une structuration ancienne (en silos) sclérose et rend difficile les approches systémiques. Pour être pleinement en phase avec les nécessités, les institutions doivent changer dans leur organisation et leur fonctionnement, pas que du point de vue de leurs orientations ou de leur programme. Ainsi le mode de financement est un déterminant fort de l’action des acteurs (exemple des instituts techniques). Il est donc nécessaire de faire des pas de côté, de prendre du recul… Mais cela ne doit pas empêcher d’agir où on est, même dans une institution pas encore ou pas idéalement organisée pour le changement.
Sur les voies à explorer
Pour avancer, la discussion et les analyses doivent s’élargir en utilisant plusieurs moyens de transfert, ainsi de l’enseignement. Pour cela, l’AFA est bien placée. Il est aussi primordial d’agir au niveau des territoires.
Les approches sont forcément systémiques et de multiples disciplines doivent être impliquées, techniques, sciences sociales, économie, sciences politiques, droit, sciences de gestion… Il faut mobiliser les nombreuses richesses produites dans le monde universitaire. Faire évoluer l’action publique devrait valoriser le travail des politistes, mais concernant l’agriculture et l’alimentation, nous pouvons aussi leur faire des apports.
Si l’on ne doit pas renoncer à faire bouger des institutions, à y « faire du bruit », il faut s’ouvrir des espaces de liberté.
