Élevage de ruminants : le choc du renouvellement

Renouvellement des actifs en élevage de ruminants
État des lieux, freins et leviers

Avec Emmanuel Béguin et Christophe Perrot

Ingénieurs à l’Institut de l’Élevage

Séance du 6 juin 2023
Synthèse par Jean-Claude Guesdon

Les travaux d’Emmanuel Béguin et de Christophe Perrot ont largement inspiré le contenu du livre blanc sur le renouvellement des actifs en élevage de ruminants, édité par la Confédération Nationale de l’Elevage. Ils nous ont présenté les axes forts de cette publication.

Ce qu’ont dit les intervenants

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L’exposé s’articule autour de 2 axes : (1 )la situation actuelle, une tendance à la forte réduction des actifs pour certaines productions et régions françaises et un impact possible de réduction du potentiel de production pour certaines filières et (2) les propositions susceptibles d’atténuer cette tendance.

La situation en termes de démographie des chefs d’exploitation et de tendances

Par contraste avec l’élevage, les intervenants soulignent combien dans le secteur des productions végétales, le salariat et la sous-traitance pour les travaux ont pris une place très importante : 47% de la main d’œuvre en équivalent temps plein. Et 74 % des travaux délégués aux entreprises de travaux agricoles et aux CUMA sont ordonnés par des exploitations sans animaux d’élevage.

A l’opposé, le travail en exploitation d’élevage de ruminants reste basé sur une main d’œuvre d’abord familiale non salariée : 14% seulement des équivalents temps plein mobilisés par les exploitations d’élevage correspondent à du salariat, pour 37% des exploitations, alors que ces exploitations mobilisent 50% des ETP familiales. L’élevage de ruminants est donc en première ligne pour affronter le choc démographique d’une génération installée en grand nombre dans les années 80/90.

Le secteur bovin laitier, mais aussi le secteur allaitant, est particulièrement confronté à cette question du renouvellement, avec à la fois une réduction massive et brutale des actifs depuis les quotas (250 000 actifs en 1988 et moins de 80 000 aujourd’hui) et un taux de renouvellement des actifs particulièrement faible : 40 % en 2023. Cet effondrement des actifs se traduit déjà par une nette réduction des cheptels de vaches laitières et de vaches allaitantes ces trois dernières années, mais aussi par une difficulté dans certaines régions à maintenir le niveau de production : aujourd’hui, le « sourcing » est une préoccupation des filières dans certaines régions. La situation est d’autant plus critique que les départs précoces (bien avant l’âge légal de retraite) sont plus fréquents dans les exploitations avec ruminants que dans les exploitations sans élevage.

La spécificité des exploitations avec élevage par rapport aux exploitations de culture est elle-même très hétérogène selon les types d’élevage et selon les régions. Le taux de remplacement est supérieur à 100 % dans le secteur ovin et caprin, il serait proche de 100 % en élevage hors-sol (en fait plus en volailles où il y a un grand nombre d’ateliers, qu’en porc où le taux serait plutôt de 50%), alors qu’il n’est que de 40 % en élevage laitier et de 50 % en élevage bovins viande.

Le rapprochement entre ces écarts de taux d’installation et le résultat économique moyen des 10 dernières années selon les OTEX est saisissant, même si le revenu ne peut tout expliquer. La charge en capital et la disponibilité du foncier jouent également. On enregistre d’ailleurs des taux d’installations bien supérieurs à cette moyenne dans des régions à meilleure valorisation du lait comme en Franche Comté.

Jusqu’à récemment, dans toutes les orientations d’élevage, la recul des installations n’a pas été spectaculaire. La chute du nombre d’actifs a surtout été due à une progression du taux des départs (effet pyramide des âges et départs précoces). Au-delà de la diversité historique dans le secteur caprin entre les systèmes approvisionnant la vente directe et ceux qui approvisionnent les circuits industriels, la diversité des installations avec des vaches allaitantes traduit une situation duale : d’un côté des exploitations de plus de 200 ha et plus de 100 vaches, de l’autre des petites exploitations sous forme individuelle, de moins de 70 ha et 35 vaches, souvent en GAEC. Il existe également des doubles actifs avec de toutes petites exploitations (½ UTH, 33 Ha et 11 vaches).

La part de fils d’agriculteurs à devenir agriculteurs à chuté fortement au cours du temps, puis il s’est stabilisé autour de 25% depuis 1993, mais c’est surtout l’effondrement du pourcentage de filles d’agriculteurs à s’installer qui est manifeste, 5% seulement des filles d’agriculteurs aujourd’hui contre 40 % dans les années 80.

L’augmentation de la part des installations hors cadre familial, en favorisant les formes progressives, apparait alors comme la grande mesure à développer pour installer suffisamment. C’est d’ailleurs dans les secteurs ovin et caprin, où le taux de reprise est égal ou supérieur à 100% que le mouvement est sensible : 50 % des installations se font sous cette modalité, alors qu’en bovins viande et lait nous n’en sommes qu’à 25%.

Les préconisations de la CNE

L’installation progressive, à partir ou non d’une expérience salariée, après une bonne formation, dans un contexte socioéconomique plus attractif, en particulier pour les jeunes femmes, semblent être les conditions à favoriser pour faciliter les installations. Reconnaitre et conforter la double activité semblent aussi incontournables. Seule une politique volontariste et multi facette pourra être en mesure d’assurer un renouvellement suffisant concluent les intervenants dans le cadre de cette conférence. C’est ce que développe la CNE dans son livre blanc :

  • Mieux accompagner, mieux conseiller, mieux former
  • Encourager la transmission et faciliter les installations sur un plan juridique, fiscal et réglementaire
  • Recréer du lien entre l’élevage et la société

Elles correspondent aux 3 dimensions de l’attachement au métier : l’image du métier, l’attractivité du métier, et les conditions de rémunération du métier.

Cet éclairage et notre débat à MARS intervient quelques jours après le rapport de la Cour des comptes « sur le nécessaire recul des cheptels de ruminants et la consommation de leurs produits pour réduire les émissions de GES » : un nouveau ciblage des éleveurs pas vraiment dans la droite ligne du renforcement de ce lien souhaité avec la société ! NDLR

Ce que j’ai retenu du débat

Le débat s’est engagé autour de la photographie de l’existant et de la diversité des taux de reprise extrêmement variables selon les orientations d’élevage, mais aussi selon les régions, et aux impacts variés en termes de production : ainsi le fort taux de renouvellement en ovins par rapport au faible taux en bovins laitiers n’a pas sa traduction en termes de dynamique de production. Le secteur ovin, « remplace mieux ses actifs que ses agneaux », a-t-il été dit ! C’est la vente directe qui est privilégiée et ce sont les grands bassins de production traditionnels qui peinent à maintenir leur production et leurs éleveurs.

Et aux questions touchant au risque d’un repli de production qui précéderait et anticiperait une réduction de la demande ou des importations croissantes, il est répondu que pour les filières lait et viande, il s’agit de préoccupations partagées. Ainsi pour le CNIEL, l’interprofession laitière, il y a bien deux axes forts dans la feuille de route des actions à conduire : la reprise des exploitations et la question de la décarbonation. Autant de politiques qui ne pourront être conduites à bien que dans des conditions « sociétales acceptables » !

Globalement, les secteurs ovins et caprins se sont attaqués les premiers, voici déjà plusieurs années, à la compréhension des difficultés du renouvellement des éleveurs et à la recherche de solutions adaptées. Et c’est sur ces filières qu’on peut déjà en mesurer les impacts positifs.Dans le débat est aussi soulignée la réussite plus ou moins durable de ces nouvelles installations : contenir les nombreux abandons des 5 à 10 premières années est un enjeu important. Dans le secteur ovin par exemple, si 25 % des nouveaux installés abandonnent dans les 10 premières années, 75 % sont encore présents au-delà de la dixième année.

Un mode d’installation n’est plus nécessairement tabou : la double activité. Et une modalité est prise avec sérieux pour résoudre les difficultés actuelles : l’installation des femmes.  L’une et l’autre de ces questions ne se posent évidemment pas de la même façon selon les productions et les régions : si l’installation des femmes est importantes dans le secteur caprin , il n’en va pas de même pour la double activité, rencontrée plus souvent pour les hommes et dans le secteur allaitant.

La question de la place du salariat (actuel et en termes de perspectives) est elle-même perçue très différemment selon les régions et les filières, mais sa dynamique reste faible en élevage ruminant, qu’il s’agisse du temps partiel ou du temps plein. En revanche, plus qu’en grande culture, un passage rapide par le salariat peut être un moyen d’accéder au statut d’exploitant ou de coexploitant. Dans le secteur laitier le plus couramment, c’est le robot de traite qui est choisi pour se donner du temps ou se libérer de trop fortes contraintes.

En réponse aux questionnements sur la place actuelle et à venir du salariat en systèmes avec ruminants, les intervenants soulignent la prise de conscience et la nécessité, par les éleveurs et le « monde de l’élevage », d’une meilleure considération et d’une meilleure représentation des actifs salariés. Le manque de considération actuel, le côté « invisible » de ces acteurs est reconnu et déploré ! Le besoin de mieux attirer plus de salariés est manifeste, même si, à l’évidence, les systèmes de production français (laitiers par exemple) ne prennent pas cette orientation, contrairement aux choix (et aux possibilité de main-d’œuvre bon marché) fait ailleurs sur la planète laitière. Faire se rencontrer de bons salariés au niveau de rémunération proposé et de bons managers, est un gros défi !

La question du rôle de la PAC et des politiques publiques a été soulevée. A l’évidence, ses choix et les aides financières apportées , avec leur attribution largement découplée (donc liée à l’ha), et sans plafond par exploitation, ont largement contribué à l’agrandissement plus qu’à l’installation, donc à la situation actuelle. En revanche la politique ICHN et la politique dite de transparence des aides au sein des GAEC, ou celle des politiques de qualité ont pu expliquer la situation plus favorable de certaines exploitations et régions. Les trois-quarts des installations laitières se font encore en GAEC, est-il souligné, même si aux yeux de certains il s’agit d’une bombe à retardement, le grossissement des structures les rendant non attractives en particulier pour les non issus du milieu familial.

Le robot de traite comme alternative possible au salariat dans le secteur laitier, comme sauvegarde d’un modèle laitier familial ou comme antichambre d’un arrêt du lait quelques années plus tard, etc. : ces questions ont fait l’objet de plusieurs expressions y compris d’éleveurs, et de points de vue différents. Le robot n’enlève pas totalement l’astreinte, est-il souligné, « le robot donne du temps libre mais tu ne sais pas quand » souligne-t-on ! Quoi qu’il en soit, sur le terrain, statistiquement, le choix des éleveurs est souvent le même, notamment en zone de plaine ou près de 20% des élevages en sont déjà équipés. Et effectivement souligneront les intervenants, les éleveurs ne sont pas souvent à l’aise avec le recrutement et la gestion des salariés.

Un petit échange de dernière minute permet d’esquisser la question du renouvellement dans le secteur porcin. Un situation un peu paradoxale avec des problèmes de succession certes, une image sociétale qui n’a rien d’enviable, mais un maintien de la production et une filière « un peu tapie dans l’ombre, comme rassurée d’échapper aux radars de la contestation sociétale ou de plus grosses remises en cause ! », même si là encore la très forte concentration, et donc une valeur marchande très élevée des exploitations, pourraient elles aussi se transformer en bombe à retardement !

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En deux mots, de la continuité mais aussi quelques nouveautés dans ces débats de filière sur la question des reprises d’exploitations, donc du nombre et du statut des producteurs : citons les questions de la double activité, du salariat en production et de la place des femmes dans cet avenir à construire !

Certes la réduction du nombre d’actifs en élevage n’est pas une tendance nouvelle. Le changement est qu’elle n’est plus accompagnée et encouragée par des politiques publiques qui avaient cet objectif (IVD, quotas laitiers, préretraites…), et que, maintenant, elle fait peur en termes de sourcing car les gains de productivité des uns n’arrivent plus à compenser l’arrêt de production des autres !

Jean Claude Guesdon, 12 juin 2023

One thought on “Élevage de ruminants : le choc du renouvellement

  • 5 novembre 2023 à 10h24
    Permalink

    Bravo pour la synthèse de Jean-Claude Guesdon suite à la rencontre consacrée au renouvellement de actifs en élevage

    Réponse

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