Avec Thierry Pouch
Chef du service études et prospective à Chambres d’agriculture France
Chercheur associé au Laboratoire Crieg-Regards de l’Université de Reims Champagne-Ardenne
Séance du 13 janvier 2026
Synthèse par Jean-Claude Guesdon
Thierry Pouch a présenté son diagnostic sur la dégradation du bilan du commerce extérieur agroalimentaire de la France, et plus globalement sur la crise agricole actuelle.
Le diaporama sur lequel s’est appuyé Thierry Pouch est disponible au téléchargement ici.
En synthèse, ce que nous retenons de son exposé
En introduction, notre intervenant situe le contexte économique et géopolitique global et souligne combien les indicateurs du secteur agroalimentaire français se dégradent, et combien notre agriculture doute d’elle-même !
Thierry Pouch met l’accent sur la dimension internationale et multidimensionnelle de ces raisons de douter. Plus que jamais en effet, l’approche nationale et seulement « agricole » est insuffisante pour comprendre la situation et imaginer des stratégies de sortie de crise.
Cette crise multidimensionnelle est caractérisée par le vieillissement des actifs et leur difficile renouvellement, par la difficulté à se projeter dans un monde si incertain, par la perte de sens du métier ou, en tous les cas, l’image dégradée dont les agriculteurs seraient porteurs (alors qu’ils restent parmi les métiers les plus populaires dans les sondages…). L’érosion de la compétitivité de l’agriculture française rend encore plus difficile de s’engager dans une transition complexe et coûteuse dont pourtant la majorité des paysans sent la nécessité.
Et tout cela dans un contexte particulièrement déstabilisant, compliquant énormément la définition des stratégies :
- Au plan mondial : avec les tensions commerciales (dont bien évidemment l’accord UE-Mercosur, les oukases de Trump…), mais aussi les guerres dont celle d’Ukraine qui se poursuit…
- Dans l’Union européenne : avec des préoccupations de finances publiques, de manque de croissance, de parité monétaire, de financement et d’élargissement de la PAC (avec l’idée de la Commission d’intégrer l’Ukraine au plus vite, et d’élargir à terme l’UE à 36 membres)…
- En France, avec l’instabilité politique et l’état des finances publiques….
L’agriculture ne peut donc être comprise uniquement par le prisme agricole : le contexte de « guerres plurielles » dans lequel nous évoluons, avec les guerres commerciales, monétaires, de contrôle des matières premières stratégiques, dont les produits agricoles, etc. pèsent lourdement sur la situation et sur les stratégies en œuvre ou sur leur paralysie. Ce contexte affaiblit la France, mais aussi l’Europe.
Forte dégradation du commerce extérieur agroalimentaire de la France
La dégradation du commerce extérieur de la France est déjà ancienne. Elle s’est traduite par un déclassement dans les exportations mondiales de produits agricoles, ce qui correspond aussi à l’émergence des nouveaux géants depuis 20 ans (Brésil, Chine, voire Inde, Indonésie…). Mais beaucoup plus préoccupante est la perte de compétitivité au sein de l’Union européenne, par rapport aux Pays-Bas évidemment mais aussi par rapport à l’Allemagne depuis 2005, ce qui paraissait très improbable dans les années 60. Si l’Allemagne exporte plus que la France, soulignons aussi qu’elle importe aussi beaucoup plus et son bilan reste largement négatif.
Dans ce concours des nations, le déclin des exportations des USA est encore plus manifeste et explique en partie de l’agressivité commerciale développée par Trump.
En termes de bilan, si le solde du commerce extérieur agroalimentaire de la France n’a cessé de se dégrader depuis plusieurs décennies, cela s’est accéléré ces dernières années. A tel point que le bilan 2025 sera tout au mieux en équilibre, une situation inconnue depuis 1978. La principale cause est la dégradation des exportations vers l’UE. En plus de la flambée des prix du cacao et du café, de la revalorisation de l’euro face au dollar US (+13%), des droits de douanes imposés par Trump, c’est le recul des exportations de produits laitiers ou l’aggravation de l’énorme déficit en fruits et légumes, qui auront surtout conduit à cette forte détérioration du solde commercial en 2025.
En outre, les choses pourront difficilement s’arranger à court terme, car la France est particulièrement exportatrice de vins et spiritueux (13, 5 milliards €) et en particulier vers les USA, donc exposés aux droits de douanes décidés par Trump en 2025 et encore plus en 2026 (dernières menaces à la suite des oukases sur le Groenland).
Si les céréales, le lait, les animaux vivants restent des secteurs aux soldes largement excédentaires, leurs montants sont bien inférieurs aux déficits de 2 secteurs comme celui des fruits et légumes ou du bois, de près de 8 milliards € chacun en année glissante.
En outre, les excédents sont menacés, pour les filières animales par la décapitalisation des bovins, et pour le secteur des céréales par une rentabilité de plus en plus difficile face à la hausse des charges et au plafonnement des rendements.
Manque criant de stratégie
En synthèse, notre intervenant souligne qu’aucune réponse collective ne semble s’organiser à la hauteur des défis à relever. Ainsi n’est-il pas révélateur qu’aucun événement n’ait été organisé à l’occasion du soixantième anniversaire de la PAC, qu’aucune affirmation de la volonté de construire une puissance agricole n’ait été affirmée et que la prochaine PAC ne s’envisage qu’à « bas bruit » ?
Face aux enjeux climatiques et géopolitiques, aucune véritable stratégie ne semble émerger avec force et cohérence. Quel paradigme nouveau pour l’agriculture en cohérence avec les politiques globales qui seront conduites ? Plus modestement quelle PAC pour demain, en dehors des quelques arbitrages budgétaires ? Y a-t-il une politique agricole encore envisageable et comment doit-elle s’articuler et non pas se diluer dans des politiques communes (censées être définies d’ici 2027 dans des Plans de Partenariat Nationaux et Régionaux) ?
L’intervenant présente une carte mentale dégageant les scénarios possibles à l’horizon 2034. Ces scénarios vont d’une Europe puissante à un délitement, voire à une Europe marginalisée périphérique du monde et à une agriculture déclassée. Mais Thierry Pouch exclut de conclure sur un sujet aussi grave. Il souligne néanmoins combien les institutions internationales sont dépassées, et combien l’ordre mondial sous la tutelle des USA est contesté, alors que montent en puissance les défis soulevés par la Chine et plus globalement la zone Asie/Pacifique.
Quel nouveau centre de gravité envisager dans l’avenir et quelle sera la place de l’Europe ? Ce qui semble certain c’est que globalisation et modernité riment de moins en moins avec occidentalisation souligne notre intervenant. L’Europe doit chercher et trouver sa place, et pour cela se défaire de l’état d’esprit qui reste le nôtre depuis plus de 30 ans, marqué par la réunification allemande, la signature de l’OMC et l’élargissement, puis la « stratégie de Lisbonne » !
Ce que nous retenons des échanges
Les questions posées ou les éclaircissements souhaités ont porté tout autour des sujets suivants :
- N’est-on pas, y compris avec cet accord Mercosur, rentrés dans une phase de déconstruction du Pacte Vert, pourtant récent et modeste. Cet accord n’est-il pas une porte ouverte à des mesures de compensations pour des mesures environnementales prises depuis 2019 (1ère signature) comme le règlement « Déforestation importée », en même temps qu’une porte fermée à toute mesure nouvelle d’ordre de protection environnementale ou sanitaire de la part de l’UE ? Peut-on espérer une décision de la Cour européenne de justice qui mette en évidence l’incompatibilité de cet accord Mercosur avec les engagements pris, notamment avec les accords de la COP de Paris, mais aussi le mandat initial de négocier un « accord mixte », c’est-à-dire requérant l’unanimité des États membres (et non pas la seule majorité qualifiée) ?
Oui développe Thierry Pouch, la question est bien de savoir si c’est l’Union européenne ou les pays du Mercosur qui seront en mesure d’imposer leurs normes ou l’inverse, et c’est la question qui se pose pour tous les accords commerciaux. Il y a encore un mythe entretenu par la Commission autour des normes (sanitaires, environnementales, sociales) que l’UE serait en mesure d’exporter grâce aux accords de libre-échange (ALE). En fait, tout se négocie entre intérêts puissants avec des tensions commerciales énormes : on est loin de la notion de « partenariat », et bien souvent le partenariat avancé se transforme en conflits.
- La dégradation du commerce extérieur de la France est manifeste : certes elle est nourrie par le recul des exportations consécutives aux nouvelles protections douanière des USA et de la Chine, à la dégradation des prix des céréales et à une perte de compétitivité, etc., mais elle résulte aussi de notre déficit structurel abyssal , non lié à nos potentiels pédoclimatiques, sur des productions comme les fruits et légumes ou le bois.
La reconquête du marché intérieur sur les fruits et légumes produits dont chacun reconnait les bienfaits sur la santé humaine, sur le maintien de la biodiversité ou l’emploi etc. ne devrait-elle pas être une ambition et une priorité et faire l’objet d’une ambition et d’une volonté pour une politique agricole française ?
Plus généralement cet objectif de recherche d’une meilleure autonomie alimentaire de l’Europe à partir de systèmes de production plus respectueux de la planète revient dans de nombreuses prises de parole. Vu les « mauvais côtés » de la mondialisation, ne faudrait-il pas s’attaquer enfin à la relocalisation des productions alimentaires en recherchant les moyens de la financer ?
L’érosion de la place de la part de la France remonte aux années 2005/2010 rappelle l’intervenant et les signes annonciateurs n’ont été accompagné d’aucune réflexion et encore moins de réactions des pouvoirs publics et même des élus des organisations agricoles (OPA). En tout cas, peu de choses ont été faites et la dégradation s’est amplifiée.
Sur les fruits et légumes secteur particulièrement déficitaire, le recul date de 50 ans et on n’a jamais trouvé les leviers du rééquilibrage. Comment revisiter la PAC pour remuscler notre filière européenne et française ? Comment imaginer une PAC de nouveau interventionniste dans ce secteur alors que ce sont les politiques de dérégulation qui ont plutôt été déployées ? D’autant plus complexe à mettre en œuvre que, par exemple sur ce secteur, le déficit est français, mais l’excédent espagnol, et que ce secteur s’est développé avec bien peu d’accompagnement de la PAC. En outre, l’ALE avec le Maroc ne risque pas d’améliorer la situation !
- La question de la marginalisation de la parole de la France est aussi soulevée par plusieurs intervenants. Elle ne fait qu’accompagner et renforcer notre isolement et est illustrée par cette fin de négociation Mercosur ! A l’intérieur de l’UE elle est illustrée par l’incapacité de la France à peser sur les choix européens ?
Intellectuellement est-il répondu, tout est envisageable en matière de réorientation de la politique agricole et alimentaire communautaire, mais politiquement est-on capable de restaurer l’importance qui a été accordée autrefois à la voix de la France ? Et bien sûr la France ne peut s’en prendre qu’à elle-même dans sa perte d’influence.
L’Union européenne aujourd’hui est une mosaïque, surtout depuis les élargissements successifs, pas une Union qui permettrait d’envisager tous autres choix.
- Pour un développement autre et une meilleure autonome alimentaire pourrait-on envisager de réhabiliter cette idée de « l’exception agricole » dans ces accords commerciaux internationaux ?
Sur toutes les interrogations qui portent sur la recherche d’une meilleure autonomie, Thierry Pouch partage les préoccupations soulevées, mais il souligne que l’enjeu de la libéralisation des échanges internationaux (relire Ricardo !) n’est pas tant d’exporter plus que d’importer moins cher (la position de l’Allemagne, qui importe beaucoup de viande bovine, sur l’accord Mercosur, est explicite sur ce point) et qu’en bout de chaine les consommateurs sont nombreux à faire des arbitrages qui ne contredisent pas ces choix et ces effets ! La recherche de souveraineté parait trop souvent l’ennemie du pouvoir d’achat des consommateurs. D’où la décomposition des chaines de valeur (concevoir ici et faire faire ailleurs).
Et les acteurs économiques en Europe et dans le monde ne semblent pas du tout prêts à envisager un processus de « démondialisation » ( voir les ambitions en matière d’approvisionnement des métaux rares par exemple !). La tendance est au contraire à l’élargissement des échanges, y compris par l’impérialisme le plus brutal, avec les conséquences en effet catastrophiques sur les plans environnemental et social.
En Europe, il faudrait, avant d’envisager le retour à un certain protectionnisme et à une politique de régulation, que la Commission révise en profondeur son logiciel de pensée ! Il est difficile de percevoir aujourd’hui les forces politiques capables de porter et de faire aboutir ces choix (la Commission est désignée par une majorité au Parlement Européen, avec l’aval des Gouvernements des États membres). Pour cela, il conviendrait en préalable, de retirer à la Commission européenne le monopole de la politique commerciale de l’Union européenne.
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En conclusion de cette réunion, l’affaiblissement de l’agriculture européenne et l’affaiblissement de l’influence de la France dans l’Europe augurent mal de l’avenir de la PAC, et de l’influence que pourrait y jouer l’agriculture française en poursuivant des objectifs d’autonomie, de santé humaine et d’environnement .
Il a été beaucoup débattu des enjeux de la mondialisation et des accords commerciaux… Et le sujet du Mercosur sera approfondi lors de la rencontre prochaine, en février 2026.
Les participants conviennent que la mondialisation actuelle a des effets négatifs sur l’environnement en particulier, mais que la remise en cause des accords commerciaux, que l’idée de revenir à une « exception agricole » ou « agriculturelle » sera complexe et ardue à mettre en œuvre ! Et pourtant elle parait nécessaire pour envisager une politique agricole plus verte, plus sociale et plus autonome…
