Avec Anne Charlotte Dockès
Directrice du département Approches sociales et transfert à Idele
et James Hogge
Doctorant en sociologie (Idele, LISST – Université de Toulouse)
Séance du 11 septembre 2026
Compte-rendu par Jean-Claude Guesdon
Le diaporama sur lequel ils se sont appuyés est disponible ici. Les données qui y figurent sont tirées en particulier du RA de 2020, du SCEES et de l’INSEE
En synthèse, ce que nous retenons de leur exposé
Comme dans le reste de la société, l’égalité des droits entre les femmes et les hommes progresse lentement en agriculture. Une frise chronologique formalisée par Idele à l’occasion de l’année internationale des agricultrices retrace leurs parcours. A regarder ici.
Aujourd’hui l’égalité est non seulement un idéal éthique, mais également une nécessité pour assurer le renouvellement des actifs en agriculture et en élevage.
La chute du nombre d’agriculteurs massive depuis bien longtemps a été vertigineuse dans les années 80, et le mouvement se poursuit jusqu’à nos jours : environ 1 700 000 en 1982, ils ne sont plus que 400 000 en 2022. Et ces agriculteurs sont de plus en plus des hommes : 38 % étaient des femmes en 1982, elles ne sont plus que 28% en 2022. En revanche leur statut a évolué : de 8% à bénéficier du statut de cheffe d’exploitation en1970, elles sont passées à 26% en 2020. Il y aurait en quelque sorte plus une visibilisation des femmes dans le métier qu’une féminisation du métier.
Les enfants d’agriculteurs sont progressivement devenus de moins en moins agriculteur. C’est vrai pour les fils d’agriculteurs, mais encore plus pour les filles d’exploitants. Passant de 40 % en 1971 à 6% en 2020, ce taux semble toutefois se stabiliser, avec même une petite hausse ces dernières années.
En élevage, la place des femmes est stable ou en hausse : elle est particulièrement forte en élevage laitier caprin où 40% des éleveurs sont des femmes. En élevage ovin-lait le taux atteint 30 %, alors qu’en gros bovins lait ou viande, il plafonne à 15 %.
Le secteur laitier caprin à forte féminisation se distingue aussi par un taux de remplacement des départs élevé : il est de 110 % et représente une exception.
Quelques autres spécificités apparaissent en matière d’installations
- Les femmes sont plus représentées en agriculture biologique, en circuits courts et en transformation laitière fermière. Elles sont aussi plus souvent installées en micro ou petites exploitations, en GAEC et « hors cadre familial ».
- Les femmes sont plus âgées que les hommes et moins diplômées en agriculture, mais plus diplômées en formations générales diverses.
- Et dans l’ensemble du secteur agricole, les femmes sont plus salariées, avec des emplois plus précaires que les hommes.
- Des distinctions fortes apparaissent entre les femmes installées dans un cadre familial ou hors de ce cadre. Hors cadre familial, elles sont particulièrement installées en circuit court (50%) et en agriculture biologique (32%)
L’étude engagée dans le cadre du GIS « Avenir Élevages » ciblait des défis auxquels est confrontée l’agriculture, l’élevage en particulier
- Le renouvellement des actifs
- La mise en œuvre d’un élevage durable
- Une meilleure facilité d’installation et du maintien en activité des éleveurs
- Et globalement, elle visait à une meilleure compréhension des conditions et des pratiques du travail des éleveurs, pour au final être en mesure de suggérer des changements dans ces pratiques en vue de faciliter les reprises agricoles.
Les enquêtes conduites pour ce travail mettent en évidence un parcours à l’installation plus difficile pour les femmes :
- Des prêts bancaires moins élevés
- Une dotation JA moins fréquente pour les femmes (23%) que pour les hommes (39%).
Et les femmes s’installent différemment des hommes. Pour l’ensemble des femmes de l’échantillon enquêté :
- 1/3 reprennent la ferme familiale
- 1/3 s’installent dans la ferme du conjoint
- 1/3 s’installent hors cadre familial
Alors que les hommes s’installent à 88 % dans le cadre de la ferme familiale.
Les taches sont largement allouées en fonction du sexe : l’entretien du matériel et les travaux des champs sont essentiellement l’affaire des hommes, alors que le travail administratif et les soins vétérinaires sont davantage assurés par les femmes.
Finalement les hommes sont plus présents dans les travaux extérieurs et les femmes sont plus fréquemment affectées aux travaux intérieurs. Les travaux domestiques et la charge des enfants sont aussi nettement plus assurés par les femmes et elles ont beaucoup moins de fonctions de représentation (particulièrement dans le secteur coopératif et lorsque l’on monte dans « la hiérarchie de la représentation »).
L’équipement agricole et la mécanisation sont peu adaptés aux femmes qui sont contraintes de mettre en œuvre des stratégies d’adaptation allant de l’attitude consistant à « forcer » (les troubles squelettiques les atteignant plus que les hommes,) à la demande d’aide, et aux innovations qui permettent de contourner la tâche. On notera que les innovations qu’elles mettent en place sont le plus souvent jugées bénéfiques pour l’ensemble des collectifs de travail.
La reconnaissance des difficultés et la mise en œuvre d’adaptations, innovations et solutions dépendent de la nature des collectifs de travail : elles sont plus faciles à mettre en œuvre en individuel ou en collectif féminin.
Le roulement dans le travail, le développement de services de remplacement, l’organisation de réunions dans le temps de travail sont autant d’éléments susceptibles de faire bouger les choses.
Les difficultés restent grandes et les femmes sont nombreuses à quitter l’activité agricole avant la fin de leur vie professionnelle. Les motifs sexistes ou sexuels sont évoqués dans 80 % des situations enquêtées.
« Les femmes en élevage » ne constituent pas une population homogène. Les travaux conduits insistent également sur la diversité des représentations et des situations. Au-delà de la conviction chez toutes que l’égalité est nécessaire et n’est pas encore achevée, deux axes de différenciation ont été soulignés.
- La répartition des tâches : certaines éleveuses estiment qu’hommes et femmes sont complémentaires et qu’il est naturel et efficace de penser la répartition des tâches en fonction de ces compétences spécifiques. Alors que d’autres estiment que toutes les tâches doivent pouvoir être accomplies par chacune ou chacun indépendamment de son genre.
- L’autonomie de décision et de leadership sur la ferme : certaines éleveuses disposent d’un leadership complet alors qu’il n’est que partiel ou limité chez d’autres;
Ce que nous avons retenu des échanges
La place des femmes en agriculture a été bien décrite dans cet exposé et dans ces travaux. Ceux-ci se poursuivent dans le cadre de la thèse de de James Hogge et du GIS élevage. Mais au-delà, a-t-il été souligné, cette intervention « remue » beaucoup de choses en chacun de nous ! Avec la place des femmes en agriculture, c’est la place des femmes dans la société qui nous a été décrite ! Ce sujet conduit chacun d’entre nous à s’interroger sur la division genrée du travail dans notre société, dans notre environnement. Plus que d’autres sujets abordés à MARS, c’est à nos engagements intimes et profonds que les intervenants ont touché !
Ce travail et ces analyses ont été présentés dans le cadre de nombreuses réunions professionnelles agricoles et vont continuer à l’être : ils font l’objet d’une grande écoute. Cette présentation « remue » probablement plus les hommes que les femmes, mais alors que les femmes apportent des compléments ou illustrent de manière complémentaire les thèmes abordés, les hommes semblent plus réservés. Dans les entretiens approfondis réalisés dans le cadre de la thèse en cours, les hommes sont plus difficiles à rencontrer et ont souvent plus de mal à exposer leur point de vue, ils ont plus de difficultés, plus de méfiance sans doute à parler de ces questions… en particulier avec d’autres hommes.
En système laitier, la place relative des hommes et des femmes a évolué avec le temps. Alors que, dans certaines régions tout au moins, la traite était plutôt réalisée par les femmes, le passage généralisé à la machine et en salle de traite est souvent devenue une affaire d’hommes. Sur la question de la répartition du travail et du suivi du troupeau avec la robotisation, les intervenants ne disposent pas de suffisamment de données pour se prononcer. Dans l’attente des résultats de travaux en cours. il semble que la robotisation soit en ce moment source d’attractivité, tant pour les femmes chef d’exploitation que pour les salariés. Ces deux catégories de travailleurs en agriculture sont sans doute en mesure de faire face au défi de la relève en agriculture et en élevage.
Plus observable est la différence de situation selon les filières : en bovins lait, les collectifs de travail sont plus souvent conjugaux que dans les autres systèmes. En caprins lait, ils sont plus féminins. Dans le secteur porcin, la place des femmes salariées est importante et facilitée si on les accueille correctement, par exemple par des aménagements spécifiques comme les vestiaires et sanitaires séparés.
L’amélioration de la place des femmes en agriculture suppose des moyens financiers, par exemple pour le remplacement en cas de maladie ou congés. On peut envisager une politique agricole et sociale plus incitative. Certaines régions françaises s’y sont engagées sans que ces innovations soient nécessairement plus couteuses, comme une politique qui établit ou qui incite à un meilleur équilibre du travail entre genres plutôt qu’une politique qui maintien les déséquilibres.
Pour compléter ce compte-rendu, on peut consulter
Femmes en élevage : Les spécificités de l’attractivité et de l’exercice des métiers. Cliquer ici pour télécharger.
