La flambée des prix… agricoles et autres

La flambée des prix des matières premières et des produits alimentaires
Causes et conséquences

Avec Philippe Chotteau (1) et Thierry Pouch (2)

(1) Chef du département Économie d’idele
(2) Chef de service à l’APCA  et chercheur associé à l’Université de Reims Champagne Ardenne (laboratoire REGARDS)

Séance du 31 janvier 2022
Synthèse par Jean-Claude Guesdon

Ce que j’ai particulièrement retenu de l’apport des intervenants.

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La crise économique consécutive au Covid a été profonde en 2020, mais la réaction des États, dans le monde comme en France, a été rapide, contracyclique et la reprise mondiale a été rapide et forte.

Il n’en demeure pas moins que l’incertitude est grande sur la croissance mondiale en 2002 et 2023. Le ralentissement de la reprise de croissance est manifeste depuis l’été 2021, avec des secteurs industriels en manque de matières premières.

La vitesse de croissance s’est nettement différenciée entre pays développés et pays en développement. Les taux de croissance prévus sont nettement à l’avantage est aux seconds.

La pénurie de matières premières est encore subie actuellement dans de nombreux secteurs, mais a relativement moins affecté le secteur alimentaire.

La robustesse de la reprise (malgré le tassement depuis l’été 2021) semble corrélée au taux de vaccination. La situation à cet égard est très hétérogène entre pays, mais le continent africain apparait particulièrement en retard. La surchauffe du commerce mondial a été, en partie, à l’origine de la flambée du coût du fret, mais ce phénomène s’est nettement tassé ces derniers mois pour le vrac. Celui du fret en container reste dans des sommets et sur cette tendance haussière. L’impact du coût du fret sur le prix des matières premières est réel, mais il n’explique que très partiellement l’inflation actuelle.

Le prix du pétrole est d’un impact plus important, mais là encore il faut souligner que le prix du brut est encore loin d’atteindre les prix enregistrés au cours de la flambée des années 2012/2014, près de 100 dollars le baril alors pour des prix actuels à 60 dollars. C’est l’envolée du prix du gaz qu’il faut souligner et la déconnexion entre ces deux sources d’énergie. De plus, il faut distinguer les cours du gaz aux USA (gaz de schiste), resté stables, et ceux du gaz naturel utilisé en Europe, qui lui a flambé. Le gaz d’origine russe pèse 40 % des appros de l’UE, mais 50 % de ceux de l’Allemagne contre 23 % en France, qui a recours aussi aux origines algériennes et du Moyen-Orient notamment. Cette hausse du prix du gaz profite aussi aux États-Unis, qui deviennent le premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié notamment vers l’UE.

L’enjeu du gaz russe est très important avec des impacts forts sur des productions comme celle des engrais, ou sur des systèmes de production comme ceux du veau de boucherie et vraisemblablement de la production de légumes sous serre.

Nous avions constaté un décrochage entre le prix de l’énergie et celui des aliments dans le pic de contamination COVID en 2020, mais ils se reconnectent actuellement et les prix de l’énergie, des engrais et des aliments du bétail sont de nouveau en phase. Comme cette flambée touche aussi les prix de l’acier et du soja, tous les éléments des coûts de production en élevage sont impactés. Quant aux prix des produits agricoles à la production, s’ils sont très volatiles pour les grains, et surtout les oléagineux, ils le sont un peu moins pour le lait et les viandes. Plus précisément encore, sur les viandes, il y a déconnexion entre le prix des agneaux et des viandes bovines qui montent, et ceux des viandes blanches qui ne connaissent pas la même progression, alors qu’ils sont beaucoup plus sensibles aux prix des grains qui font l’essentiel du coût de production.

L’augmentation du prix des grains ne s’explique pas par le recul de l’offre : au contraire elle a augmenté. En revanche la demande augmente elle aussi, avec en particulier des achats importants de la Chine : son stock stratégique en progrès et la relance de la production porcine, en système intensif, expliquent cette forte demande.

La forte hausse des prix des tourteaux, en particulier non OGM dont l’approvisionnement est passé du Brésil (État du Parana) à l’Inde, impacte fortement les coûts de production des systèmes lait et viande, en particulier les systèmes bio. Ainsi en production laitière conventionnelle, l’IPAMPA est en hausse de 12% en un an.

En France, en dehors de l’agriculture, les hausse du prix de l’énergie et de l’alimentation impactent durement le pouvoir d’achat des plus modestes, même si l’inflation alimentaire semble la plus basse de l’OCDE, avec une faible transmission des prix, liée aux pratiques très différentes de la GMS en France par rapport à l’Allemagne par exemple. Le fort ralentissement de la consommation de produits issus de l’agriculture biologique, en lait, fruits et légumes œufs, s’explique en particulier par les arbitrages que font les consommateurs aux détriments de ces produits, orientés d’abord par le coût de l’énergie.

On se rapproche des 3% d’inflation, au-delà des 2% de convergence préconisés dans la zone euro, ce qui n’est pas sans préoccuper les consommateurs, mais aussi les entreprises.

Malgré tout, la consommation alimentaire reste un élément de stabilité dans la consommation des ménages.

Quelles perspectives ?

Beaucoup d’interrogations évidemment. Des inquiétudes se font jour autour d’une possible, voire probable, remise en cause de la politique monétaire accommodante pratiquée ces deux dernières années. Une hausse des taux d’intérêt pourrait en découler.

La hausse du prix de l’énergie et des matières premières est-elle durable ? La stratégie chinoise sur les stocks et l’évolution de la demande mondiale seront déterminantes. Dans ces années de crise sanitaire, les politiques économiques ont été réactives. Le retour de l’État et des politiques publiques dans l’activité économique a été net. Qu’en sera-t-il en France après les élections présidentielles ? Quelle sera l’évolution de la pandémie ? Sans oublier les paramètres géopolitiques autour de la question ukrainienne ou de Taiwan, etc.

Nos intervenants nous ont apporté beaucoup d’éclairages, même s’ils ne pouvaient répondre à toutes les interrogations et identifier toutes les menaces qui pèsent sur la planète 

Ce que j’ai retenu du débat

Les échanges, les éclairages supplémentaires apportés tant par les deux orateurs, ainsi que par deux autres « experts » (Jean-Marc Chaumet, pour sa connaissance des questions chinoises, et Lucien Bourgeois, pour un travail récent sur le marché mondial des céréales – article à paraitre prochainement dans la revue Paysans-) se sont articulés essentiellement autour des points suivants :

Sur l’inflation

Pour les dirigeants des institutions mondiales de régulation monétaire, le retour d’une certaine inflation, sans être piloté, pourrait-il apparaitre comme une facilité pour rembourser l’immense dette publique crée ces deux dernières années, ceci aux dépens des épargnants ? Les orateurs en doutent, sans rejeter totalement l’idée. Cette immense dette traduit la forte intervention des États pour éviter la plus profonde dépression qu’aurait provoquée la crise sanitaire sans « le quoi qu’il en coûte » pratiqué par les grands pays développés.

Nombreux sont les exemples dans le monde est-il souligné, notamment aux USA, où l’évolution entre la masse monétaire accordée au capital et celle redistribuée au revenu du travail serait de nouveau un peu plus au profit de ce dernier : un phénomène inversé par rapport à l’évolution des 40 dernières années (depuis le Thatchero-Reaganisme).

Sur la flambée du prix des céréales

La flambée du prix des céréales est manifeste, alors même que les récoltes ont été bonnes et même record au niveau mondial ces deux dernières années, alors que la reconstitution des stocks, pour réelle qu’elle soit en Chine, reste modeste.

L’utilisation hors alimentation humaine est fortement soulignée (éthanol et relance de la production porcine en Chine après la décapitalisation due à la peste porcine africaine).

Alors que les disponibilités toutes céréales, de riz et de soja par habitant n’ont jamais été aussi élevées sur la planète, l’accès, à prix raisonnable, aux pays les plus pauvres et personnes les plus démunies, est en cause, car la partie transformée, soit par les animaux, soit en énergie est devenue majoritaire.

Si les intervenants n’ont pas en tant que tel répondu à cette interrogation « qui va vraiment payer », souffrir de cette flambée des prix, tous les éclairages apportés soulignent combien ce contexte de hausse de prix sera particulièrement préjudiciable au continent africain et aux personnes à revenus modestes sur tous les continents, ceux pour qui l’accès à l’alimentation devient impossible quand ils ont honoré les dépenses contraintes de loyer, de chauffage et de transport.

Dans un contexte climatique beaucoup plus difficile, avec des risques réels d’effondrement des rendements, une crise alimentaire profonde et des famines sont à redouter au plan mondial : si les prix peuvent flamber en situation d’abondance, qu’en sera-t-il quand l’offre diminuera alors que les arbitrages sur la destination des céréales dépendront de prix pilotés par les débouchés non alimentaires des pays riches ?

Bien évidemment la Chine a pesé lourdement dans cette flambée des prix.

La hausse du stockage a été réelle, mais son ampleur reste très difficile à apprécier ces deux dernières années, souligne J M Chaumet. En revanche souligne-t-il, la politique agricole chinoise vient de prendre un nouveau virage qui n’est pas sans relation avec le conflit commercial avec les USA et avec les velléités et mesure d’intimidation à l’égard de Taïwan. Alors qu’avant 2015, il s’agissait d’encourager coûte que coûte la production agricole chinoise, l’après 2015 avait été marqué par la prise ne compte de contraintes environnementales et donc d’un moindre encouragement à l’intensification des productions. Mais avec le renforcement de la confrontation avec les USA et le COVID, la tendance est de nouveau à développer l’autonomie du pays, en particulier en grains et oléagineux. Autrement dit, la Chine est toujours dans le dilemme, dans la contradiction ou la tenaille, entre l’objectif d’indépendance alimentaire et celui de tenir les coûts de production. Sa politique est assurément de diversifier ses approvisionnements pour ne pas trop dépendre d’un pays, mais au contraire de rendre plusieurs pays dépendants de ses achats.

Sur la question du fret, de l’évolution de son coût et des tendances en cours

Oui, notamment sur le fret en containers la hausse a été énorme (X7) et son coût reste très élevé, forte demande et manque de disponibilité combinée aux hausses de l’acier.

Sur le vrac, la hausse a été moins spectaculaire et les tarifs sont revenus à des niveaux plus habituels

Cette question du coût du fret pour réelle qu’elle soit n’est donc au total qu’une explication assez faible à la flambée des prix des matières premières.

Sur les revenus agricoles en France

Il est trop tôt pour mesurer les impacts réels, mais à l’évidence les paysans, les éleveurs en particulier et notamment certains systèmes très dépendants de l’énergie et des intrants achetés en général, connaitront des baisses de revenu. C’est le cas de la production de veau de boucherie, des systèmes bio et des productions laitières en général faute de forte revalorisation des prix du lait.

D’autres systèmes de production avec moins d’achats d’intrants et qui ont pu bénéficier de marchés plus porteurs comme ceux des viandes rouge (bovines et ovines), pourront être plus épargnés, les secteurs céréaliers devant plus en profiter qu’en souffrir.

Et des questions ont été laissées sans vraie réponse évidemment ! Des questions autour d’enjeux comme l’impact de tout ceci sur la lutte contre le changement climatique ou le maintien de la diversité biologique !

Va-t-on revenir au monde d’avant en privilégiant de nouveau les économies sur les services publics pour mieux répondre aux contraintes qui se feront ressentir avec le retour de règles financières plus orthodoxes, et de pressions pour la réduction des endettements ?

Des questions importantes, des observations à suivre, mais dans d’autres séances de MARS !

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