Intensification durable ou transition agroécologique?

Intensification durable ou transition agroécologique
Des points de vue irréconciliables ?

Avec Pierre-Marie Aubert
Directeur du programme Politiques agricoles et alimentaires de l’IDDRI

Séance du mardi 11 mars 2025
Synthèse par Gérard Choplin

Sept ans après la présentation du projet Tyfa en 2018 « pour une Europe agroécologique en 2050- une agriculture multifonctionnelle pour une alimentation saine », Pierre-Marie Aubert, directeur du programme Politiques agricoles et alimentaires à l’Iddri, publie un nouveau livre intitulé « Vers un nouveau modèle agricole. Quelle transition pour la France et l’Europe ? »

L’exposé de Pierre-Marie Aubert

Ce livre grand public fournit les clés de base pour une compréhension des mécanismes qui organisent le système alimentaire et qui évalue la faisabilité d’une transition ambitieuse sur le plan environnemental en tenant compte des enjeux économiques. Le contexte est très défavorable, avec l’abandon de la stratégie de l’UE « De la Ferme à la fourchette (F2F) » et le retour du « produire plus » porté par les perdants potentiels et trop puissants de F2F à l’occasion de la guerre en Ukraine, à laquelle s’ajoute le retour de Trump.

La thèse principale du livre est qu’il existe des dimensions économiques et des points de tension très forts entre la transition agroécologique et l’organisation du système capitaliste actuel, que la Commission européenne n’a jamais voulu discuter : les éluder nous met en difficulté.

La modernisation agricole

L’intensification/spécialisation/concentration/ de la production agricole a considérablement augmenté la quantité de biomasse produite, jusque dans les années 2000 où la mécanique s’enraye et les rendements stagnent (climat, simplification paysagère, …).

La hausse de la productivité économique du travail agricole (6 fois plus que dans les autres secteurs) a été au cœur de la transformation structurelle de l’agriculture, permettant notamment la diminution de l’écart de revenu avec les autres secteurs, mais avec des campagnes qui se vident de leurs agriculteurs. Depuis les années 2010, le partage des gains de productivité du travail entre agro-industrie (IAA) et production se fait plutôt au profit des agriculteurs.

Les interdépendances entre maillons sont un frein au changement et, tandis que les gains de productivité, qui ont structuré le système alimentaire, stagnent, faut-il poursuivre la recherche de ces gains de productivité ? Comment articuler les niveaux microéconomique et macroéconomique ? Dans ce contexte s’est installé depuis 20 ans le débat entre l’intensification durable et l’agroécologie.

L’intensification durable (ID)

Cette approche porte trois promesses : nourrir le monde, lutter contre le changement climatique, réduire les impacts environnementaux. Est-ce crédible et réellement durable ?

Il s’agit d’augmenter la production vers le rendement potentiel sans nuire à l’environnement (biocontrôle, fertilisation et irrigation de précision, génétique). Cela suppose des investissements, donc des fermes suffisamment grandes. On poursuit la hausse de la productivité du travail, avec la même logique économique pour les IAA (poursuite de la baisse des prix de la matière première).

Le coût politique de l’ID, en l’absence de changement de logique économique, n’est pas élevé. Mais qu’en est-il des deux autres promesses ?

Le Danemark, qui met en œuvre l’ID, n’arrive plus à baisser ses excédents d’azote, ses émissions de GES, ni à enrayer la baisse de la biodiversité.

On en déduit que l’ID est bien une intensification, qu’elle est peu durable, mais qu’elle est bien intégrée dans le système économique actuel.

L’agroécologie

C’est une trajectoire d’innovation agronomique qui s’appuie sur les processus écologiques pour améliorer la production et préserver les agrosystèmes par la réduction de la dépendance aux intrants.

Physiquement, ça passe, comme l’a montré Tyfa, mais économiquement et politiquement ?

Rappel des hypothèses de Tyfa : rebouclage de l’azote, abandon des pesticides de synthèse, transition vers des élevages économes/autonomes, 10% d’infrastructures agroécologiques, régimes alimentaires équilibrés.

Résultats : la baisse des rendements est compensée par les changements de régime alimentaire et une meilleure efficience de la production. L’UE devient exportatrice nette de calories.

  • Économiquement ?

Pour les partisans de l’agroécologie, le bilan est positif (hausse de l’intensité en emploi et baisse des coûts sociétaux/externalités négatives). Pour ses contradicteurs, le bilan est négatif (baisse de la productivité et des volumes).

L’Iddri s’attache à caractériser les reconfigurations de l’appareil productif (production agricole, industrie agro-alimentaire, consommation) si l’agriculture s’oriente vers l’agroécologie, avec quels impacts sur les politiques publiques, l’organisation des marchés, les subventions. Ils ont fait l’exercice pour trois secteurs : grandes cultures, lait, viande.

Au niveau de la ferme, on observe la baisse ou le maintien des rendements. Dans ce cas, comment poursuivre l’augmentation de la productivité agricole (nécessaire dans une économie de croissance si on veut éviter une paupérisation du secteur) sans augmenter la surface par actif ou/et augmenter les prix agricoles ? Le plus probable est une hausse des coûts de production et des prix agricoles.

L’Industrie agro-alimentaire en est impactée : la matière première agricole est plus chère et plus diversifiée, avec des volumes plus dispersés sur le territoire, ce qui conduit à un changement radical de son modèle.

Au niveau de la consommation, si on réduit les gaspillages et la proportion carnée, on peut amortir les hausses de prix.

  • Politiquement ?

Si l’agroécologie (AE) n’advient pas, c’est parce que ce qui y ont à perdre sont trop puissants. Mais pour expliquer les difficultés de l’AE, il faut aussi renvoyer aux freins économiques ci-dessus, ainsi qu’à la politique commerciale extérieure de l’UE.

Conclusion

L’intensification n’est plus une bonne boussole. Il faut plutôt faire de l’agriculture une ressource stratégique pour l’Europe. La priorité est d’aller vers des systèmes agricoles qui vont favoriser la résilience et la restauration du potentiel productif, en s’appuyant sur deux piliers : circularité et diversité.

Cela n’est pas sans amener des réorganisations du système alimentaire, qu’on ne peut pas éluder. Il semble compliqué de vouloir mobiliser partiellement l’intensification durable. Pour concilier agroécologie et marchés internationaux, une réflexion sur les outils de marché est nécessaire.

Éléments de débat

Dans la comparaison « intensification durable » vs « agroécologie » les intervenants ont salué la tentative de mise en cohérence des approches bio technique ou agronomique de prospective comme Tyfa et avec la nécessité de regarder les conséquences dans sa mise en œuvre dans les autres domaines : économiques (tant du côté de la production que de la consommation), ainsi qu’avec les politiques publiques qui peuvent réguler l’ensemble (dont la PAC).

Les aspects plus précisément abordés soit en remarques soit en question ont concerné :

Réguler les marchés ?

Les politiques aiment bien « l’intensification durable » (ID), sa compétitivité et son efficience carbone, car le coût politique est nul, et on va s’en sortir mieux que les autres sans réguler les marchés. Par contre, l’agroécologie ne peut se faire sans une politique volontariste de régulation des marchés mais également de soutien et d’intervention sur l’ensemble de la chaine alimentaire, pour tirer pleinement parti des piliers de la circularité, diversité, et la recomposition territoriale des systèmes de production dans le cas de l’agroécologie.

Les coûts cachés

(cf. séance avec le BASIC, relativisent la compétitivité de l’ID)

C’est beaucoup d’argent. Comment mobiliser l’argent de ces coûts cachés dans la transition ?

Agriculture régénératrice

Un participant évoque ce concept, beaucoup repris par les milieux économiques, qui n’apparait pas dans l’exposé, ni dans le livre ?

On en discute : pour essayer de trier ce qui relève du greenwashing et du plus sérieux ou concept qui permet d’approcher et échanger avec le business.

L’expérience du Danemark qui a poussé très loin la logique de l’intensification durable provoque de l’attrait mais également des questions sur ses limites (plafonnement des rendements et des gains de productivité). Un participant fait remarquer qu’en France on est loin du Danemark. Les gains potentiels de productivité sont énormes en production laitière par rapport au Danemark (+ 50 en lait par VL et 100 % en productivité du travail), ce qui pousse la logique de l’intensification durable.

Quels instruments de politiques publiques notamment pour faire bouger la PAC au niveau l’UE ?

Plusieurs participants indiquent qu’il faudrait mettre davantage en évidence les disparités et inégalités de la politique actuelle ainsi que son coût pour le contribuable et le consommateur pour faire bouger le verrouillage ?

On oscille entre stratégie radicale ou faire bouger un petit peu les lignes (Iddri).

En effet, l’Iddri ne va travailler des instruments en détail que s’il y a des perspectives de débouché politique européen. Il a constitué un réseau de think thanks présent dans sept autres États membres pour identifier des points d’atterrissage communs dans les négociations au Conseil de l’UE. Celle sur le futur budget UE s’achemine vers un statu quo.

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