Lever les blocages sur l’agroécologie
La problématique des pesticides
Avec Viviane Trèves
Membre du Lierre* et du collectif d’animation de MARS
Et Florence Jacquet
Directrice de recherche honoraire à l’INRA
Séance du jeudi 25 septembre 2025
Synthèse par Michel Rieu
La séance avait pour fondement la présentation d’un recueil de fiches réalisé par le réseau Le Lierre sous le titre « Agroécologie. Dépasser les idées reçues ». À titre d’illustration, une fiche a ensuite été détaillée, destinée à contrecarrer l’idée reçue « Réduire fortement les pesticides est impossible sans ruiner les agriculteurs français ».
Vous trouverez des détails dans chacune des deux présentations, celle de Viviane Trèves, sur le réseau Le Lierre, et celle de Florence Jacquet, sur les possibilités de réduire les pesticides.
Le réseau Le Lierre et ses productions
Viviane Trèves est une des animatrices du groupe « agriculture » du réseau Le Lierre. Fondé en 2019, ce réseau réunit près de 2 000 personnes, pour les trois quarts des fonctionnaires ou agents publics de différents statuts, pour un quart des chercheurs, experts, représentants d’ONG et syndicats, etc.
Le réseau est un lieu de rencontre de membres très divers, œuvrant à l’instauration de politiques de transition écologique. Le but du Lierre est de participer à la diffusion des idées et propositions écologistes dans la sphère publique en s’appuyant sur les forces du réseau. Des idées et des pratiques sont partagées par des temps de réflexion et des évènements. Des expertises précises peuvent être mobilisées en réponse à un besoin stratégique. Le Lierre comprend plusieurs groupes thématiques dont un groupe « Agriculture et Alimentation ».
Le recueil « Agroécologie. Dépasser les idées reçues » contient 15 fiches (cf. liste détaillée dans la présentation) éclairées par la science sur des sujets controversés pour soutenir la transition agroécologique. Initiative prise après les manifestations paysannes du 2023 et des réponses politiques peu appropriées, sa sortie est prévue le 16 octobre 2025. Il vise à fournir des arguments solides aux agents publics face aux idées reçues sur l’agroécologie, en soulignant que la transition est possible mais complexe et nécessite des choix politiques. En synthèse, il porte sept messages clés rédigés collectivement :
1. La transition agroécologique est un impératif majeur
2. Elle est possible techniquement, même si c’est complexe
3. Il faut agir à tous les niveaux des chaînes de valeur pour renforcer la durabilité et l’équité des systèmes agricoles et alimentaires
4. Clé de voûte de l’agroécologie : la réduction planifiée et maîtrisée de la production et de la consommation de produits animaux, et la revalorisation de systèmes vertueux
5. L’agroécologie ne signifie pas nécessairement renchérissement de l’alimentation
6. Si la faisabilité économique des transitions agroécologiques peut poser question, les réponses résident dans de bonnes politiques publiques
7. Un système agricole et alimentaire agroécologique est réalisable. C’est un choix politique.
La réduction des pesticides est possible
Florence Jacquet est agroéconomiste, ancienne chercheuse à l’INRA. Elle a présenté la fiche s’opposant à l’idée reçue que la réduction des pesticides est impossible.
Sa fiche de quatre à cinq pages dans le recueil du Lierre synthétise les arguments sur la possibilité de réduire les pesticides, en examinant les cas d’agriculteurs qui y sont parvenus et les conséquences économiques.
Le faible succès des plans Écophyto
Depuis 2008, des programmes Ecophyto ambitieux se sont succédés pour réduire l’utilisation des pesticides de 50% (2018/2008, repoussé à 2025, puis 2030/2011-2013). Les pesticides sont utilisés surtout en grandes cultures (70% pour 46% de la SAU) et en viticulture (15% pour 3% de la SAU). Les résultats ont été limités.
La réduction est difficile car les systèmes de culture actuels sont très dépendants à ces produits en raison de leur simplification et de l’efficacité de la R&D et du conseil privé poussant à leur utilisation. On a abouti à un « verrouillage socio-technique » du système dont les pesticides sont la clef de voute.
Le suivi dépend des indicateurs de mesure. Le NoDU a été remplacé par le HR1. S’il inclut une note de toxicité des produits, ce dernier, contrairement au NoDU, se base sur la masse de produit et ne tient pas compte de l’efficacité accrue par quantité, affichant une baisse fictive de l’utilisation. Un nouvel indicateur améliorant le NoDU devrait être élaboré, qui tient compte des risques toxicologiques.
Florence a conclu en expliquant que les agriculteurs ne peuvent pas réduire significativement les pesticides sans modifier leurs systèmes de culture intensifs actuels, ce qui représente un défi majeur pour atteindre les objectifs de réduction.
Mais les suivis montrent que c’est possible
Le réseau des fermes Dephy, qui suit la mise en œuvre des plans Ecophyto, compte 2 000 exploitations. Il montre une réduction moyenne de 25-30% des pesticides depuis l’entrée des exploitations dans le réseau. 63% des 775 exploitations de grande culture et polyculture-élevage ont réduit leurs pesticides de 43%. En viticulture (160 exploitations), les forts et moyens utilisateurs ont réduit l’usage de 48 et 63% respectivement.
Les principales solutions pour réduire l’utilisation de pesticides en grande culture sont à l’échelle de la culture avec l’utilisation de variétés en mélange ou la modification des densités de semis et à l’échelle du système de culture avec la diversification des cultures, l’allongement des rotations et la présence de prairies temporaires, bandes enherbées, haies, etc. En viticulture et arboriculture : l’enherbement, le travail mécanique, la lutte biologique, etc.
Des agriculteurs témoignent que la baisse des charges maintient le revenu même en cas de légère baisse des rendements. L’organisation du travail dans leur exploitation est modifiée. Ils ont une forte sensibilité environnementale.
Les tendances en France
Malgré des exemples d’agriculteurs réussissant à réduire fortement leur usage, les quantités totales de substances actives ne diminuent pas significativement. Les produits les plus toxiques (classés CMR) diminuent, et les produits de biocontrôle connaissent un développement important.
Les politiques menées actuellement diminuent les autorisations de mise en marché des produits phytosanitaires. La recherche et l’innovation sont en quête des alternatives. L’État avec le soutien des filières a lancé dans cette perspective un Plan d’anticipation du retrait des substances actives et développement des alternatives. Il existe des aides aux agriculteurs (MAEC, aide aux investissements…). Les actions locales ou régionales sont importantes, par exemple par des soutiens des agences de l’eau : le soutien de Eau de Paris à l’AB conduit à une réduction de 77% des pesticides utilisées, pour coût 3 fois plus faible que celui de la dépollution.
La réduction des pesticides peut être renforcée par des politiques publiques maintenant un cap clair, la taxation des pollutions diffuses (RPD), le financement de la recherche, la transformation du conseil aux agriculteurs plus horizontal, l’amélioration des mesures agrienvironnementales et une meilleure utilisation de la PAC (PSN), l’appui aux collectivités territoriales…
Les discussions
Plusieurs enjeux ont été soulevés par des échanges entre participants et intervenantes.
L’usage massif de pesticides : les victimes des pesticides augmentent. Mesure-t-on l’acceptabilité de cet usage ? Le recul des prairies, comme en Bretagne, accroit l’usage des pesticides sur les cultures. Face à la difficulté de réduire les pesticides et de passer à l’agroécologie, il faudrait renverser le débat public et montrer que cet usage, cause de maladies graves, n’est pas acceptable. À cet effet, a-t-on suffisamment montré au public les liens entre santé / agriculture / alimentation pour rendre les citoyens plus exigeants ? Cela renvoie au croisement des connaissances et initiatives pour des approches horizontales qui dépassent le monde agricole.
Des associations se mobilisent sur la thématique « agriculture et santé », « alimentation et santé ». Mais il peut y avoir des effets de contournement, comme les débats sur la mesure de risque, ou la mise en œuvre de moyens pour se protéger des risques pour les agriculteurs ou les consommateurs, au détriment des questionnements sur le système au cœur duquel il y a l’utilisation des pesticides.
Quelle agroécologie ? qualifiée de faible, ce sont des aménagements sectoriels. Forte, elle suppose un changement complet des systèmes. La logique actuelle du système fait passer l’économie avant l’environnement et avant le social.
Il existe différentes définitions et acceptions de l’agroécologie. Le recueil du Lierre a choisi de ne pas se positionner dans ce débat. Mais dans la diversité des définitions, on trouve des similarités : produire de manière plus durable, restaurer et protéger les écosystèmes et garantir un système juste et viable pour les agriculteurs. C’est un socle commun à partir duquel on peut travailler. Le Lierre a considéré qu’il n’était pas utile de débattre des autres aspects.
Accéder aux alternatives : qu’en est-il de l’usage en regard de la taille des exploitations ? Les moyennes peuvent se passer des pesticides avec le bon matériel, mais cela nécessite des compétences spécifiques et des conseils et un soutien et adéquats. Les plus grandes n’ont-elles pas plus de mal à s’en passer ? Est-ce que la baisse des pesticides accroît le besoin de travail ou demande plus de compétences des agriculteurs ? Allonger les rotations, diversifier les cultures, n’est-ce pas simple et avant tout une question d’incitations ?
Un autre point positif de la diversification des exploitations, elle attenue les pointes de travail. Les compétences, c’est vraiment le point compliqué conduisant à des erreurs et échecs ou aux réussites. Mais le facteur clé du changement est la motivation environnementale, complétée par le constat des résistances. Renoncer aux pesticides rend le travail plus complexe. Il faut essayer, observer, être plus agronome. L’agrandissement des exploitations utilisant le plus de pesticides entraine un recours accru aux entreprises de travaux, ce qui ne va pas dans le bon sens.
Les politiques publiques face aux oppositions au changement : les aides directes à l’intensification sont des incitations à l’utilisation massive des pesticides. Ne peut-on pas changer la logique de la PAC et arrêter de subventionner l’agriculture qui utilise massivement des pesticides ? Quant à la France, elle est très mauvaise utilisatrice des outils de la PAC par rapport à d’autres pays.
Les aides PAC vont baisser, mais sans changement de logique, on peut le craindre. Les contraintes budgétaires supposent une réorientation massive de la politique des aides. Il faudrait une forte mobilisation citoyenne pour inverser les choses.
Et en effet, des exemples européens montrent que des mesures agroenvironnementales pourraient être mises en œuvre avec les outils actuels de la PAC (MAEC, écorégimes…). Mais les oppositions (syndicat majoritaire) ont réussi à limiter leur application. On sait ce qu’il faut faire, les connaissances nécessaires sont disponibles et le défi principal réside plutôt dans la mise en œuvre politique. Ceux qui vivent ou profitent du système (certains agriculteurs, les firmes d’amont et d’aval…) s’opposent aux changements de manière très forte. Ces changements concernent l’exploitation, mais la dépassent. Ils sont nécessairement systémiques, mais sont plus complexes à mettre en œuvre.
Et pour aller vers la diversification des cultures, il faut construire des filières adaptées, ce qui suppose des encouragements et des moyens. On constate que l’État n’agit pas ou plus sur ce terrain.
La discussion s’est achevée par des échanges sur l’efficacité de l’action politique :
- mieux démontrer qui sont les bénéficiaires de l’utilisation massive de pesticides : les firmes productrices et vendeuses, certains types d’agriculteurs, plutôt grands et misant sur la simplification extrême, jusqu’à l’utilisation des entreprises de travaux
- à côté d’une dénonciation globale et la mise en avant de solutions généralisantes, agir à l’échelle des filières et des régions pour montrer les dangers spécifiques et construire des solutions adaptées.
