Avec Bertille THAREAU
LARES de l’ESA d’Angers, coauteure de l’étude avec Caroline Mazeaud, Antoine Dain et Caroline Leroux
Séance du 4 novembre 2025
Synthèse par Yves Madeline et Michel Rieu
La présentation
AgriNovo : Portrait social des nouveaux agriculteurs est une étude soutenue par le ministère de l’Agriculture, et conduite en partenariat avec Chambre d’Agriculture France.


On savait que les trajectoires avant de devenir agriculteur sont diverses entre des enfants d’agriculteurs qui pouvaient faire des détours professionnels avant de s’installer et des néo-agriculteurs s’engageant dans le métier avec d’autres modèles professionnels ou privilégiant, par exemple l’agriculture biologique.
Cette étude a été réalisée pour caractériser les trajectoires en dépassant cette opposition simple et pour quantifier les différents profils. Un questionnaire a été envoyé en juin-juillet 2024 aux 26 000 exploitants agricoles installés en France métropolitaine en 2018 et en 2022, produisant près de 3 500 réponses complètes. L’échantillon a été redressé pour donner une image représentative.
Les différents profils d’installés


Dans les dix années précédant l’installation, l’enquêté pouvait être en emploi non agricole, en formation agricole, salarié agricole, en formation non agricole, déjà agriculteurs ou sans emploi, l’information étant donnée pour chacune des 10 années. Les trajectoires avant de s’installer sont diverses. Dix séquences typiques ont été décrites.
L’âge moyen à l’installation est de 34 ans, en recul. De nombreux nouveaux agriculteurs sont formés et notamment ont une formation agricole, soit plutôt en début de séquence, soit plutôt en fin de séquence. Si le niveau bac ou plus ne concerne que 61% des nouveaux agriculteurs, 43% ont un diplôme d’études supérieures, BTS ou plus. Le niveau de qualification s’accroît. Et trois quarts des installés ont au moins une expérience professionnelle non agricole.
Un tiers des nouveaux agriculteurs ont eu de 4 à 10 ans de salariat non agricole pendant les 10 années qui précèdent l’installation. Certains d’entre eux se sont directement installés, d’autres ont une année de formation type BPREA juste avant de s’installer. Le passage fréquent par le salariat agricole est une voie de professionnalisation ou d’entrée dans le métier.
Six profils types ont été déterminés par une analyse statistique multivariée sur un plus grand nombre de variables : présence d’agriculteurs dans la famille, type et niveau d’études, expériences vécues dans l’agriculture (exploitations de voisins, familiales, stages, etc.), autres expériences professionnelles avant d’être agriculteur, métier du conjoint, des parents, modalités d’accès aux terres, etc.
Les héritiers bien préparés (34% de l’échantillon) : leurs parents et d’autres membres de leur famille sont agriculteurs. Ils ont eu une formation agricole initiale et souvent des expériences professionnelles diversifiées en agriculture. 88% ont participé aux travaux de l’exploitation agricole familiale et autant d’autres exploitations (stages, salariat, etc.). Leurs expériences scolaires, professionnelles et familiales les ont préparés au métier d’agriculteur. Ce sont des hommes à 81%, et ils s’installent assez jeunes. Deux tiers ont moins de 30 ans quand ils s’installent.
Les héritières sans vocation (22%) : enfants d’agriculteurs pour 71%, elles n’ont pas eu de formation agricole, ont fait d’autres types d’études quand elles en ont fait. Elles ont eu d’autres métiers, le plus souvent employée ou ouvrière. Elles ont pu donner des coups de main sur l’exploitation familiale, mais plus rarement que les précédents. Ce sont principalement des femmes, 61%, elles s’installent plus tard, 40% à plus de 40 ans. Ells sont dites « sans vocation », car l’agriculture est une bifurcation professionnelle et elles n’ont pas eu les expériences qui préparent au métier.
Les classes populaires rurales (16%) : Les parents ne sont pas agriculteurs pour 96% d’entre eux, mais beaucoup ont des agriculteurs dans la famille (oncles, tantes, grands-parents). Ils vivent en milieu rural, 90%, et sont socialisés au milieu agricole et rural par le voisinage, par la famille éloignée. Assez jeunes, ils ont choisi de s’orienter vers l’agriculture et beaucoup d’entre eux font une formation agricole. Le plus souvent, ils ont accumulé des expériences, notamment salariales, chez des voisins avant de devenir agriculteurs.
Les reconvertis des classes moyennes (20%) : ils n’ont pas d’agriculteurs dans leur famille. Ils ont fait souvent plus de deux métiers avant de s’installer, souvent de profession intermédiaire, d’employé. Ils changent de métier et s’installent en agriculture. C’est aussi assez souvent un changement géographique. 41% viennent de la ville et ils se sont assez peu insérés dans le milieu agricole et rural avant de s’installer. Plus que d’autres, ils accèdent aux terres via des institutions ou via des structures comme des agences immobilières.
Les classes supérieures urbaines (8%) : quasiment tous des anciens cadres, très diplômés (85% de Bac + 5). La plupart d’entre eux habitaient en ville. Parmi eux, on a distingué, chacun pour 4% des nouveaux agriculteurs, les contre-mobiles des classes supérieures qui ont des parents agriculteurs, ont eu une position de cadre souvent en ville et reviennent à l’agriculture en cours de carrière et les reconvertis des classes supérieures urbaines qui n’ont pas de parents agriculteurs.
Les motivations pour devenir agriculteur traduisent de projets personnels et professionnels sensiblement différents. Une partie importante disent qu’ils s’installent pour mettre en œuvre leurs valeurs, leurs convictions, se sentir utiles. L’agriculture, c’est un projet de vie, en particulier chez les reconvertis des classes moyennes et supérieures, ou les contre-mobiles. Les héritiers bien préparés mettent moins en avant ce type de motivation.
Une motivation renvoie à une approche assez patrimoniale du métier, construire quelque chose, avoir quelque chose à transmettre. Cette modalité est assez souvent citée par les classes populaires rurales. Ce même groupe cite plus souvent que les autres le fait de vouloir mieux gagner sa vie, 9%, contre 6% pour l’ensemble de l’échantillon. Pour ce groupe-là, devenir agriculteur, c’est une forme d’ascension sociale, s’engager dans une dynamique patrimoniale, familiale, mieux gagner sa vie, ne pas être subordonné à quelqu’un d’autre.
Pour les héritiers bien préparés, notamment, s’installer c’est reprendre l’exploitation et le métier de leurs parents.


La carte montre la part dans chaque région des différents groupes. Il y a des différences régionales notables. Dans le centre, le quart nord-est, le nord en général, les héritiers sont un peu plus présents que les autres. Dans les autres régions, on a soit des choses plus équilibrées, soit une prévalence de reconvertis. Mais finalement, la diversité des profils s’exprime dans toutes les régions de France.
Les façons d’exercer le métier
Ces différents profils exercent-ils le métier de la même façon ? Avec les mêmes difficultés ou les mêmes challenges dans les premières années d’activité ?


L’horticulture et le maraîchage sont préférées par les reconvertis, notamment les reconvertis des classes moyennes et supérieures. Plus conventionnels, l’élevage bovin et les grandes cultures sont choisis principalement par des héritiers. La viticulture est plus présente pour les héritières sans vocation, la dimension patrimoniale et la reprise des domaines familiaux participant à ces trajectoires. Les classes populaires rurales vont davantage vers les granivores à cause de leurs difficultés d’accès au foncier et grâce au caractère très encadré de la production.
Pour caractériser la façon d’exercer le métier, les variables qui décrivent les exploitations agricoles sont les plus déterminantes parmi d’autres (organisation du travail, façon de prélever des revenus, engagements professionnels, activités, circuits commerciaux, labels, surface, etc.). L’analyse statistique distingue quatre grands types d’exploitations selon la taille en fonction de la SAU et de la main d’œuvre, et selon que l’on travaille seul le plus souvent ou on a plus d’emplois et plus de diversification :
- Les exploitations paysannes, environ un quart des nouvelles exploitations : elles comprennent le plus d’agriculteurs bio (73 % de ce groupe), le plus souvent de la vente en circuit court (88 %), productions principales en maraîchage et en horticulture (47 %), des SAU très faibles (moins de 5 ha pour 70 % de ce groupe), et souvent des personnes seules, sans associés ni salariés, mais qui peuvent mobiliser de l’entraide ou du travail informel.
- Les exploitations conventionnelles en solo : principalement de l’agriculture conventionnelle ou raisonnée, vendant généralement en circuit long (3/4 d’entre elles), principalement en grandes cultures, productions bovines et viticulture, de taille relativement modestes (la plupart moins de 50 hectares), des exploitants travaillant seuls, rarement des associés et jamais de salariés, très rarement syndiqués
- Les grandes exploitations conventionnelles : le plus souvent des GAEC, au moins deux associés et parfois des salariés, des grandes exploitations, très souvent supérieures à 100 hectares, pratiquant une agriculture conventionnelle et raisonnée, et souvent en circuit long. Ces agriculteurs sont plus insérés dans la profession et ils ont des responsabilités professionnelles.
- Les entreprises agricoles diversifiées : activités de transformation, de production d’énergie, d’hébergement, cumulent des circuits courts et des circuits longs, elles développent des labels beaucoup plus souvent que les autres et s’insèrent dans des filières spécifiques. Elles sont les plus employeuses, avec des collectifs de travail plus grands et les plus complexes, avec à la fois des salariés et des associés.


Les reconvertis des classes supérieures et des classes moyennes s’installent plutôt sur des exploitations paysannes. Les héritiers bien préparés s’insèrent dans des grandes exploitations conventionnelles, dans des collectifs qui vont faire du bovin-lait, des grandes cultures, etc. Trois groupes sont dans des positions intermédiaires traduisant des socialisations mixtes. Les contre-mobiles des classes supérieures ont une socialisation à l’agriculture dans le cadre de leur famille, puis ont découvert d’autres milieux sociaux. Construisant un projet professionnel un peu différent, ils sont à la tête des grandes entreprises agricoles diversifiées. Les héritières sans vocation sont plutôt dans les exploitations conventionnelles en solo. Le groupe des classes populaires rurales, à la fois assez éclaté et central, se distingue assez peu des autres catégories d’agriculteurs sur leur pratique. Les processus de socialisation, mixtes, différenciés, par l’école, par le travail, par le territoire, amènent à choisir des formes d’agriculture hétérogènes.


Les difficultés rencontrées
Les différents profils d’agriculteurs ne citent pas les mêmes difficultés rencontrées les premières années. Les enquêtés étaient installés depuis 2 ou 6 ans, selon qu’ils étaient de la cohorte 2018 ou 2022. Les difficultés économiques sont citées un peu par tout le monde et sont fréquentes : les dépenses, les coûts imprévus ou les revenus plus faibles que prévus. Elles sont plus citées par les reconvertis des classes moyennes.


Des difficultés liées au travail, la charge de travail élevée, les douleurs physiques ou le stress, sont citées fréquemment, mais plus souvent par les reconvertis des classes moyennes. Les premières années, ce groupe cumule des épreuves, des difficultés. Ses revenus de l’exploitation agricole sont faibles.
Les reconvertis des classes moyennes et supérieures qui choisissent les exploitations paysannes ont des revenus plus faibles que les autres, les premières années en tout cas. Pour les reconvertis des classes moyennes, l’épreuve est difficile à surmonter car ils n’ont pas d’autres ressources. Les revenus de l’exploitation sont centraux pour le foyer. Ils viennent des professions intermédiaires, n’ont pas de patrimoine quand ils s’installent. Les reconvertis des classes supérieures, par contre, ont assez souvent des revenus patrimoniaux, un conjoint avec des revenus et, malgré des revenus d’exploitation relativement faibles, ils ne citent pas les difficultés économiques autant que les reconvertis des classes moyennes. Ces derniers, devant dégager des revenus de leur exploitation et y arrivant difficilement, travaillent plus souvent le week-end, peuvent moins prendre de congés. Leur charge de travail est bien plus élevée que celle des reconvertis des classes supérieures qui réussissent à garder une certaine mise à distance du travail pour leurs congés en tout cas. Les reconvertis des classes moyennes méritent donc une attention particulière en raison d’une moindre préparation au métier, du choix d’exploitation plus difficile, de moindres ressources, d’une position sociale moins favorable pour exercer le métier.


Engagements et insertion dans la profession et localement
Selon les conditions de leur installation, ces agriculteurs ont des relations avec la seule famille ou seulement des tiers, ou avec la famille et des tiers, créant des environnements différents. Les reconvertis des classes moyennes et supérieures, s’installent très largement en créant leur entreprise, dans un projet plus personnel, dans une certaine distance vis-à-vis de la communauté professionnelle. Les héritiers, plus souvent que les autres, s’installent avec leur famille et même seulement leur famille, créant un entre-soi assez fort.


L’entrée dans la profession agricole, pour les héritiers, surtout les bien préparés, les héritières sans vocation et les contre-mobiles des classes supérieures, est soutenu par la famille et les cédants, ainsi que par des conseillers agricoles. Les reconvertis des classes moyennes et supérieures sont davantage soutenus par des collègues agriculteurs, des voisins ou des personnes non agricoles.
Pour accéder aux terres, les reconvertis des classes moyennes et des classes supérieures recourent plus souvent à des institutions, agences immobilières privées, organisations comme Terre de Liens ou les CIVAM, les chambres d’agriculture ou les SAFER, alors que les héritiers sont beaucoup plus insérés dans des réseaux de proches, familiaux ou de voisinage.
L’intrication dans des réseaux professionnels est forte pour les héritiers bien préparés, dans des réseaux amicaux et personnels. Les reconvertis ont plus rarement des échanges avec d’autres agriculteurs ou des amis agriculteurs, même s’ils peuvent être engagés dans des réunions de travail avec des agriculteurs. Les réseaux personnels et professionnels sont séparés. Leurs amitiés se sont développées en dehors de l’agriculture.
Les plus engagés dans les responsabilités professionnelles ou syndicales sont les héritiers bien préparés, les reconvertis des classes supérieures et les contre-mobiles des classes supérieures. D’un côté, la socialisation familiale agricole et la préparation au métier inculquent l’enjeu de s’engager. De l’autre, il s’agit des dispositions acquises par une formation élevée, une position de cadre et la participation à des collectifs de travail et à des projets.


La nature de l’engagement au syndicat varie. Les reconvertis des classes supérieures adhèrent plutôt pour participer à des réunions, capter de l’information, contribuer, mais sans prendre de responsabilités. À l’inverse, les héritiers bien préparés et les contre-mobiles des classes supérieures prennent des responsabilités. Les autres responsabilités professionnelles sont aussi davantage prises par les héritiers bien préparés et les contre-mobiles des classes supérieures.
Les grandes organisations professionnelles qui portent la voie des agriculteurs dans la construction des politiques publiques représentent donc mal la diversité des nouveaux agriculteurs.


Les engagements locaux dans les territoires sont très différents entre les reconvertis, les contre-mobiles et les héritiers.
Quatre idées conclusives
Comment classer le paysan dans les catégories sociales ? Au sein des agriculteurs, il y a des inégalités de ressources et de position sociale à l’entrée. La socialisation au métier se fait par différentes voies, par la famille, l’école et le travail, et par le territoire rural.
Les oppositions habituelles entre les enfants d’agriculteurs et les autres doivent être dépassées. Il y a beaucoup de façons d’apprendre et de se préparer au métier.
Certains groupes sont plus fragiles que d’autres et la question du maintien des profils types dans la durée se pose. Le profil qui résiste mieux les premières années semble être celui des héritiers bien préparés. Mais ces résultats mériteraient d’être confortés, parce qu’on ne peut pas tout à fait le déduire de la comparaison de nos cohortes.
Reste l’enjeu de bien représenter la diversité sociale dans les institutions de l’agriculture.
La discussion
Tout d’abord l’ensemble des participants ont souligné l’intérêt de cette étude qui éclaire les problématiques actuelles de l’installation et ouvre des perspectives si on voulait une politique d’accompagnement plus volontariste.
Les échanges ont été regroupés en deux rubriques :
- Des demandes de précisions, commentaires et avis sur la typologie en 6 profils
- Les enseignements pour l’accompagnement de ces différents profils
Bertille Thareau est interrogée sur ses principaux étonnements face aux résultats de l’étude
- Premièrement, l’importance des trajectoires de rupture avec une préparation rapide et a minima. Un tiers des nouveaux agriculteurs ont pendant près de 10 ans eu un emploi non agricole et, en rupture forte, changent de métier et de milieu professionnel avant de s’installer sans forcément prendre le temps de se former.
- Deuxième étonnement, l’importance des créations d’entreprises (1/3 des nouveaux agriculteurs), principalement des reconvertis. Pourtant le débat professionnel est presqu’exclusivement occupé par la transmission/installation classique, alors que se pose la question de l’accompagnement pour mobiliser les ressources foncières minimum de ceux qui créent.
- Troisièmement, on s’attendait moins aux héritières sans vocation (20%) et aux classes populaires rurales (16%) qu’on pressentait sans jamais que ce profil ait été décrit.
- Sans surprise, il y a la faible proportion des agriculteurs issus des classes supérieures (8%), dont on parle beaucoup dans les médias, dans la profession, qui sont sur les bancs de nos écoles. Nous les côtoyons tous les jours.
Demandes de précisions, commentaires et avis sur la caractérisation des 6 types du point de vue des systèmes de production, des pratiques techniques, de l’accès au foncier, du genre ou des appartenances syndicales.
L’étude ne permet pas d’aller très loin sur les systèmes de productions. On peut noter que le végétal spécialisé (maraichage horticulture) est beaucoup plus une production de reconvertis et les gros animaux bovins une production d’héritiers. Cela ne caractérise pas l’orientation végétal vs animal. Des animaux comme les petits ruminants ou les volailles sont plus dispersés et permettent des installations de classes populaires rurale et reconvertis des classes moyenne, moins dotées en capital. Les bovins laitiers sont le plus fréquent chez les héritiers organisés en société. Par contre, les bovins allaitants sont plus dispersés dans des formes individuelles ou collectives. On retrouve plus de grandes cultures végétales chez les héritiers et les contre-mobiles des classes supérieures. Mais aller plus loin demanderait une enquête complémentaire.
Peut-on croiser cette typologie avec l’émergence du concept « d’Agriculture de firme » (Hervieu, Purseigle) ?
Seuls certains critères (collectif de travail forme juridique, circuits commerciaux…) sont dans l’enquête. On peut juste faire l’hypothèse que cette organisation se trouve davantage chez les contre-mobiles des classes supérieures à travers le type « entreprise agricole diversifiée ».
Modes de production et techniques mises en œuvre
Il y a un effet génération chez ces nouveaux installés depuis moins de 5 ans. On a une proportion de bio importante dans tous les profils. Les héritiers bien préparés sont 18 % labellisés bio soit plus que la moyenne générale des agriculteurs aujourd’hui. C’est encore plus marqué pour les reconvertis des classes moyennes et supérieures et même les contre-mobiles font plus de bio. Les autres signes de qualité (labels, IGP …) sont très présents chez les héritiers bien préparés.
Place du genre dans l’enquête et analyse des nouveaux installés
Dans l’enquête, on a 40 % de femmes (pour 25 % en moyenne des agriculteurs aujourd’hui). Les femmes sont très présentes dans le profil « Héritières sans vocation » (61% et plus de 40 ans). Elles s’installent en milieu voire fin de carrière, souvent peu qualifiées avec parfois des périodes sans emploi ou après un congé parental, souvent en viticulture avec une approche patrimoniale. Parmi les « Reconvertis de classes moyenne ou supérieures » on est proche de la parité à 50 %. Par contre, les héritiers bien préparés et les contre-mobiles des classes supérieurs sont des hommes à 80 %. Selon un intervenant, plusieurs études montrent que les femmes ont plus de difficultés pour s’installer.
Les enseignements pour l’accompagnement de ces différents profils
Il est difficile de tirer des enseignements définitifs sur l’avenir de ces différents profils au bout de 5 ans (il faudrait suivre cette cohorte dans la durée). L’avenir du profil « héritiers bien préparés » paraît assez bien assuré, mais il ne représente plus que 34 % des installations. Pourtant, il représente l’idée la plus la plus courante de l’installation, d’autant plus qu’ils sont très majoritaires dans l’adhésion à FNSEA/JA. Un participant souligne qu’en plus de ses dotations intrinsèques, ce profil continue de disposer de moyens privilégiés, dans la poursuite des politiques publiques, d’accompagnement techniques, d’accès au foncier, de prêts bancaires, de représentation dans les instances professionnelles.
Le débat fait apparaître le besoin d’une meilleure prise en compte de la diversité des profils d’installation dans l’accès aux ressources.
- L’accueil des candidats à l’installation
La diversité des profils devrait mieux se traduire dans les instances de représentation et de décision. Les institutions devraient soutenir l’installation de nouveaux entrants, en particulier pour freiner la concentration, par l’accueil, la préparation, la formation et l’accompagnement technique du projet d’installation. Il est rappelé le grand écart entre ceux qui souhaitent s’installer (nombre d’accueils au PAI) et ceux qui s’installent effectivement
On peut relier le fait que les institutions comme les chambres d’agriculture et les SAFER sont peu saisies, notamment par les non-issus du milieu agricole, à une socialisation agricole loin des institutions professionnelles pour beaucoup d’entre eux. Bertille Thareau rappelle que 40% ne sont pas passés par une formation agricole perdant une occasion de croiser des institutions spécialisées. Ils vont plutôt se tourner vers des institutions alternatives plus présentes dans les espaces médiatiques grand public ou plus faciles à repérer par des reconvertis. Des réformes du processus d’installation devraient faciliter l’identification des diverses institutions susceptibles d’accompagner. De nouvelles initiatives sont aussi à développer pour ceux qui souhaitent venir ou se reconvertir (exemple d’Alterfixe). Selon Bertille Thareau, des formes d’accompagnement plus ciblées sont à imaginer, par exemple pour les reconvertis des classes moyennes qui sont plus isolés et cumulent des difficultés (économique, technique, temps de travail…).
- L’accès au foncier, le financement, les formes juridiques
Les Safer ont des politiques diverses, freinant ou laissant faire la concentration. Les foncières comme Terres de Liens et plus récemment, Eloi, Ferme en Vie (FEVE), HECTARE s’efforcent de faciliter l’accès au foncier des nouveaux entrants, mais leur impact est encore limité et peu connu de certains profils comme les reconvertis des classes moyennes qui passent par des agences immobilières. Pour Bertille Thareau le soutien le plus souvent cité pour l’accès aux terres reste la famille.
L’accès au financement est un angle mort de l’étude. Les héritiers bien préparés investissent en moyenne de l’ordre de 250-300 000 euros pour leur installation, quand les reconvertis des classes moyennes y consacrent en moyenne 30 000 euros. On peut y voir la frilosité des banques ou de projets configurés de façon trop modeste.
Les formes juridiques correspondent à une diversité d’aspiration et de mode d’exercice du métier, mais pourraient être adaptés pour améliorer les taux de survie de certains profils. La forme GAEC s’essouffle un peu dans des productions comme le lait qui ont de plus en plus de mal à remplacer les associés qui partent à la retraite (souvent remplacés par des robots ou et/ou des salariés). Au-delà de certains grands collectifs assez médiatisés, des formes intermédiaires sont évoquées pour mieux s’entendre autour de productions très différentes, par exemple avec des Cuma et l’échange de travail, chacun gardant la responsabilité économique de sa production et sa commercialisation.
Deux problématiques sont évoqués qui devraient conduire à encourager les installations :
- Endiguer la régression de production de certaines filières qui n’arrivent plus à remplacer suffisamment, comme le lait, avec le risque de changement de modèle,
- Maintenir une population nombreuse favorable à la vie rurale et à des modèles vertueux (résilience alimentaire, diversification, circuits court, PAT, etc.).
À propos du positionnement social des différents profils ainsi que des motivations et aspirations pour exercer ce métier. Certains profils peuvent constituer par leur dotation économique, culturelle et leurs revenus, une néo bourgeoisie rurale. D’autres, beaucoup moins dotés, galèrent beaucoup plus. Ça peut être un choix de vie, à condition de ne pas les laisser s’engager dans des impasses. Cet éclairage permet en tout cas de sortir de l’idée que les paysans seraient inclassables.
