L’agriculture américaine dans la tourmente
Une approche par le Canada
Avec Guy Debailleul
Professeur associé à l’Université Laval (Québec), co-président de l’Institut Jean Garon, membre du collectif de MARS
Séance du 17 juin 2025
Synthèse par Jean Pluvinage
La problématique : des décisions brutales aux effets incertains
Le titre « L’agriculture nord-américaine dans la tourmente, une approche à partir du Canada » rappelle précisément la manière dont nous avions posé la problématique avec Guy Debailleul, il y a quelques mois , quand Donald Trump, nouveau président a mis en œuvre une politique de droits de douane, apparemment à caractère général, mais avec des variations de taux et des fluctuations diverses selon les situations, stratégie commandée par des objectifs politiques et économiques que le nouveau président entendait poursuivre avec chaque pays. Autrement dit, dès le départ, une complexité du modèle général et des contradictions partielles, momentanées ou durables, corrigées au coup par coup, et assumées comme des ajustements « nécessaires » par le président des USA.
Pourtant le principe général de l’ambition du nouveau président était simple : lier la croissance américaine à la restauration de barrières douanières, permettant de faire pression sur les importations, en substituant à celles-ci une relance de la production industrielle américaine, fortement mise à mal ces 20 dernières années par la concurrence européenne et asiatique, principalement chinoise. L’image simple est l’exemple de l’industrie automobile. Mais on peut en retrouver des exemples plus triangulaires, où en matière d’exportation agricoles, le Brésil et d’autres grands pays agricoles ont pris une place importante dans le commerce agroalimentaire mondial avec des pays comme la Chine. En résumant, stagnation des exportations et augmentation des importations, depuis une quinzaine d’années détériorent la balance des paiements des USA, même s’il faut avoir une vision plus nuancée selon que l’on observe les biens ou les services. Plus étonnant, pour ceux d’entre nous qui auraient encore l’image des USA, grand exportateur de produits agroalimentaires, Guy Debailleul nous a montré que les échanges agroalimentaires des USA avec les pays de l’Alena se développent plus favorablement pour le Canada que pour les USA. Du coup, l’idée centrale du séminaire, comment des équilibres économiques subtils, construits entre les pays du continent nord-américain, vont-ils évoluer, se recomposer sous l’effet de mesures brutales sur les tarifs douaniers, décidés unilatéralement par le pays le plus puissant ?
Dans un premier temps, le regard est porté sur le Canada, d’autant que les structurations économiques sont plus proches de celle des USA que pour le Mexique, pays bassin de main-d’œuvre pour l’industrie américaine et fournisseur de main-d’œuvre pour la filière agroalimentaire, restauration comprise, en face des USA et du Canada formidablement dotés en ressources primaires. Ces différences de dotation des facteurs vont fortement déterminer les conséquences des décisions prises en matière de tarifs douaniers ou de politiques de main d’œuvre et d’immigration. D’une certaine manière, et c’est heureux dans le cas présent, Guy nous montre que la complexité de la construction économique a globalement généré une capacité de résilience plus forte qu’une décision de politique économique prise sur la base de promesses électorales. C’est vrai sur les interconnexions industrielles, dont de multiples exemples ont été développés dans la presse, mais aussi sur la production agricole où l’organisation duale de la politique agricole dans l’espace canadien qui protège en partie une agriculture de petites et moyennes fermes de l’est canadien pour le consommateur de l’ensemble du pays ; cela satisfait aussi le consommateur américain privé d’une grande partie de la production avicole de taille industrielle ravagée par la grippe aviaire, qui doit beaucoup importer pour approvisionner les ménages. Cela accorde pour le moins un répit, peut être plus pour la partie de cette agriculture diversifiée de l’est canadien où les productions animales de structuration plus proche de nos modèles européens, résistent bien à des ébranlements de marché, si les accords de politique agricole duale (régulation des marchés, etc.) mis en place par le Canada et respectés pour l’instant par les USA sont maintenus en l’état, ce qui est plus incertain dans l’avenir.
Mais peut être ce qui fait le plus réfléchir dans l’exposé de Guy, c’est que la brutalité des décisions douanières et leurs réciproques du côté des pays visés, ainsi que les atteintes massives aux migrations de main-d’œuvre, pénalisent fortement l’appareil productif agricole américain et conduit à des pénuries et hausse de prix susceptibles de contrebalancer les distorsions de droits de douane mises en place, et à une relance de l’inflation. L’émergence d’un nouvel ordre économique agricole américain positif tant pour la balance des paiements américaine que pour le consommateur reste un objectif utopique, ou pour le moins lointain devant les coûts de la déstructuration des accords et systèmes d’échange, basés sur une mondialisation croissante.
La discussion : où cela mène-t-il le secteur agricole ?
La discussion générale pose la question importante du poids économique et politique du secteur agricole américain, versus la priorité donnée à réindustrialisation du pays et l’extension de l’utilisation des ressources minières et pétrolières, face à la Chine, l’URSS et, à une moindre mesure, l’Europe. L’engagement de près de la moitié de la production de maïs et soja vers les agrocarburants donne la mesure du pilotage du secteur agricole par des intérêts macroéconomiques de nature industrielle.
Cependant l’électorat agricole et rural du centre du pays reste un enjeu majeur des élections américaines. Guy nous montre que ceci amène la mise en place (ou le maintien) d’un système de compensation qui doit permettre aux agriculteurs américains d’atténuer les pertes dues à la nouvelle politique douanière et aux diminutions drastiques des subventions à l’USAID. Il en est de même des impacts sur le système de conservation des sols, historiquement mis en place les démocrates il y a 80 ans et unanimement soutenu depuis.
Dans un autre registre, les atteintes aux droits des 12 millions de personnes en situation plus ou moins irrégulières sont plus ou moins fortes selon la coloration démocrate ou républicaine des États. Et les dégâts dans les systèmes de production les plus intensifs en main-d’œuvre (filières fruits et légumes… ) et dans certaines industries agroalimentaires (liées à l’élevage) sont dramatiques.
Autrement dit, derrière des actions apparemment incohérentes, il faut se livrer à une lecture plus fine de ce que l’administration Trump détruit, puis reconstruit partiellement quelques semaines après, ou compense par d’autres mesures, sans que cela puisse encore être évalué économiquement, ou bien se met en situation d’attente pour le renouvellement du soutien aux exploitations agricoles et la révision du programme quinquennal « farm act » reconduit d’année en année depuis deux ans.
Tout ceci n’est pas exempt de contradictions comme la prise de conscience des dérives de santé issues de la diète américaine (comme le dénonce le secrétaire d’état.à la santé Robert Kennedy Jr) et le rapport (MAHA Make America Healthy Again), assumé par le président Trump, ainsi que la nécessité d’y remédier en intervenant plus fortement. Cela est montré par le soutien fédéral à des repas pris à l’école (40 millions chaque jour), dont on attend un rôle diététique pour l’ensemble de la population. Le soutien maintenu aux programmes en agriculture biologique montre aussi l’attente d’une contribution qualitative à l’alimentation. Mais, en même temps, les Républicains voudraient revenir sur les systèmes publics de couverture de santé pour les plus pauvres adoptés par les administrations démocrates depuis 15 ans.
En face de cela, les pays concernés en première ligne réagissent de manière variable. La Chine répond au coup par coup aux USA. L’Europe reste plutôt en position d’attente, avec des États membres plus ou moins concernés par le commerce avec les USA.
Le Canada, grand voisin directement exposé et partenaire de premier rang, a réagi prudemment. Sous l’effet de l’irruption de Trump et contrairement à ce qui était pronostiqué, des élections bien venues ont renforcé le Parti Libéral qui repositionne la transformation unitaire des règles de commerce entre les provinces de l’ouest et de l’est, la cohésion économique, par des grands travaux d’infrastructures, unificateurs du pays, en matière de transports, de partage des ressources énergétiques, et aussi de libre circulation des travailleurs, et enfin en négociant au coup par coup les nouveaux droits de douane, et les exemptions de biens qui y échappent.
Il est encore trop tôt pour faire un bilan du côté des USA. Et l’évolution à venir globale de cet ensemble de décisions devenues largement bilatérales est encore difficile à décrypter dans un modèle d’ensemble, sachant aussi que les grands conflits mondiaux en cours auxquels les USA auraient bien voulu échapper, Moyen-Orient ou agression russe en Ukraine, ne sont pas réglés. D’autant que l’équilibre des pouvoirs aux USA pourra être remis partiellement en cause par les élections de mi-mandat en 2026.
