Alerte Rouge au Soja Brésilien

Moins de soja au Brésil, c’est bon pour la forêt et pour la planète
mais aussi pour les Brésiliens

Par André Pflimlin, membre honoraire de l’Académie d’Agriculture, membre du bureau de MARS

Résumé :

Au Brésil la culture de soja couvre la moitié des terres arables et atteint 70% dans certains États. Exporté pour les 2/3, le soja est la première production agricole brésilienne en valeur et représente 22% de la production agricole totale du pays (d’après FAOSTAT, donnée 2018). Au cours des dernières décennies, sa culture s’est principalement développée aux dépens de la savane boisée du Cerrado, notamment depuis le moratoire sur la déforestation de l’Amazonie en 2006. Mais depuis l’arrivée du gouvernement Bolsonaro misant sur le développement économique de l’Amazonie, les feux volontaires pour gagner de nouvelles terres agricoles sont en forte augmentation. Le gouvernement a aussi réduit les fonds de protection et de contrôles de la déforestation et homologué des centaines de nouveaux pesticides dont bon nombre sont interdits dans l’UE.

Or depuis quelques années le Brésil est devenu le premier fournisseur de soja de la France et de l’UE. Un état des lieux plus précis s’impose sur les conditions de production du soja au Brésil, notamment sur ces deux sujets d’importance, la déforestation par le feu et l’utilisation massive de pesticides, avec leurs conséquences locales et mondiales, sur la santé des hommes et celle de la planète. L’Europe étant à la fois le premier fournisseur de pesticides du Brésil et son second client pour le soja, nous ne pouvons pas ignorer les dégâts environnementaux et sociaux de cette culture au seul profit à court terme de l’agronégoce brésilien et international, handicapant aussi l’avenir agronomique et alimentaire du pays.

Des études récentes montrent que la déforestation massive du Cerrado et de l’Amazonie modifie déjà le climat local, notamment en multipliant les canicules, et pénalise même le rendement du soja et d’autres cultures. Alors que le GIEC vient de confirmer l’accélération du réchauffement climatique et la multiplication des évènements extrêmes dans toutes les régions de la planète, ces études montrent que la déforestation accentue et accélère ces dérèglements locaux et régionaux qui se traduisent non seulement en perte de rendement de soja, mais aussi pour l’ensemble des écosystèmes dans un rayon de 50 km de la zone déboisée ou brulée. Par conséquent il y a convergence entre l’intérêt, voire la survie, des populations locales, et l’intérêt général du pays comme de la planète, pour un arrêt immédiat de la déforestation et une réduction des surfaces en soja au Brésil. Des actions prioritaires et concrètes sont donc à engager dès 2022.

La question du soja américain interpelle la politique agricole européenne depuis plus d’un demi-siècle sans avoir trouvé jusque-là de réponse à la hauteur des enjeux. Dans des notes de l’Académie d’Agriculture, nous avions développé les risques d’une forte dépendance de l’élevage européen au soja américain, de plus en plus brésilien, et esquissé quelques propositions pour y remédier (Pflimlin et al, 2019), actualisée au cours de l’été 2020, à la lumière des enseignements de la pandémie de la Covid19, principalement sous l’angle de la souveraineté alimentaire (Pflimlin, 2020). Nous avons présenté des propositions chiffrées démontrant la faisabilité de cette autonomie à moyen terme pour la France et pour l’Europe, notamment en réduisant de moitié la part de maïs ensilage dans la ration des vaches laitières au profit de pairies à légumineuses et en multipliant par quatre les surfaces en soja européen (Séance de l’Académie d’Agriculture du 31 Mars 2021, AAF 2021). La Commission européenne n’a pourtant pas proposé de plan Protéines pour la prochaine PAC (2023-27), laissant aux pays membres le choix des priorités.

L’objet de cette note est de montrer que la limitation de la culture du soja et de la déforestation au Brésil serait bénéfique, non seulement pour la planète, pour atténuer le changement climatique et pour préserver la biodiversité, mais aussi pour les Brésiliens, pour la santé de la population, leur environnement et leur économie, notamment pour la pérennité de la production agricole, des aspects non développés dans les notes précédentes.

La publication du 6ème rapport du GIEC (2021) confirme l’accélération du changement climatique mais aussi la multiplication des évènements climatiques extrêmes dont les vagues de chaleur, les risques de feux et d’inondation, selon les régions climatiques. Avec ces nouveaux constats du GIEC qualifiés d’alerte rouge par le secrétaire général de l’ONU, les études de l’impact régional de la déforestation brésilienne prennent tout leur sens. Elles permettent de mieux distinguer les effets du changement climatique global causés par les gaz à effet de serre (dit biogéochimique), de celui lié au changement de couvert végétal (dit biogéophysique) en passant de la forêt à une culture annuelle, locale. Cette distinction est majeure pour les décideurs politiques de tous les pays car ils sont directement et pleinement responsables du volet biogéophysique qui peut atténuer ou aggraver les perturbations climatiques au niveau de leur pays et de ses régions. Le Brésil est un cas d’école emblématique montrant la convergence entre les intérêts des Brésiliens et ceux de la planète. L’Amazonie étant un des régulateurs majeurs du climat mondial et sa plus grande réserve de biodiversité terrestre, pouvons-nous laisser brûler ce trésor vital pour y faire des monocultures sur des millions d’hectares pour nourrir des élevages industriels en Asie et en Europe, un modèle de plus en plus contesté ? Cette nouvelle note s’appuie sur plusieurs publications récentes (1) apportant des informations originales sur l’utilisation des pesticides au Brésil et sur l’accélération de la déforestation depuis 2018, mais aussi sur l’impact de la déforestation sur le potentiel agricole local et régional, ces trois axes plaidant pour un arrêt immédiat de la déforestation et une réduction des surfaces en soja au Brésil.

(1) Quelques publications récentes d’intérêt sur la question

Sur l’utilisation des pesticides au Brésil :
– A geography of agrotoxins use in Brazil and its relation to the European Union, du professeur de géographie Larissa Mies Bombardi de l’Université de Sao Paulo, 2019
– Mondialisation : comment protéger nos agriculteurs et l’environnement ? Les règles pour stopper l’importation d’aliments issus de pratiques interdites en Europe. Institut Veblen, FNH, Interbev
, 2021

Sur la « déforestation importée » :
– Le rôle de l’UE dans la lutte contre la déforestation importée. JL Bennahmias , J Pasquier CESE 09, Mai 2020
– European Soy Monitor. Insights on European responsible and deforestation-free Soy consumption. IDH 2020
– Le rapport Ambec 2020, concernant l’accord de libre-échange entre le Mercosur et l’UE, chiffre les risques de déforestation d’une importation croissante de viande bovine principalement du Brésil.

Sur l’impact local et régional de la déforestation sur les canicules, la pluviométrie et les rendements des cultures dont le soja serait le premier impacté.
– Forest loss in Brazil increases maximum temperatures within 50km. Avery Cohn et al. 2019. Environ. Res. Lett. 14 084047
– Conserving Cerrado and Amazon Biomes of Brazil protects the soy economy from damaging warming. Rafaela Flach et al 2021. World Development 146 105582

I. Rappel du contexte géopolitique des trois acteurs : Brésil, UE, Chine

1. Le Brésil est devenu le 1er producteur et 1er exportateur mondial de soja

Au cours des dernières années le Brésil a détrôné les États-Unis qui avaient dominé le marché mondial pendant plus d’un demi-siècle. La croissance du soja brésilien est récente et s’est accélérée avec l’introduction, au début des années 2000, des variétés OGM dites RoundUp Ready et du paquet technologique associé, semis direct et glyphosate. Entre 2010 et 2020, la surface en soja a augmenté de plus de 50 % passant de 23,5 Mha à 37 Mha, pour une production de 135,5 Mt, et devrait atteindre 38,5 M ha et plus de 140 Mt en 2021. Les exportations ont atteint 82 Mt en 2020 et pourraient passer à 87 Mt en 2021 selon les prévisions du gouvernement brésilien (istoebresil.com, 2020). Désormais la surface en soja représente près de la moitié des terres cultivées du pays, mais avec une très forte concentration sur quelques États dont le Mato Grosso et le Goiás, et de plus en plus souvent sur de très grands domaines. Ainsi la classe des fermes de plus de 10 000 ha est passée de 7% de la SAU du pays en 2003 à 28% en 2014 (Bombardi, 2019).

Figure 1 : Évolution des surfaces de cultures de soja et cannes à sucre
face aux cultures vivrières
Extait de “A geography of agrotoxins use in Brazil and its relations to The European union”
par Larissa Mies Bombardi, fflch, São Paulo, 2019, p. 23

Le développement du soja pour l’export se fait aussi aux dépens des cultures vivrières.

Avec une superficie de 8,5 Mkm² et 220 millions d’habitants, le Brésil est 15 fois plus grand que la France en surface et 3 fois plus seulement en population. Bénéficiant de vastes espaces et larges ressources en eau, le pays ne devrait pas craindre l’insécurité alimentaire. La forêt couvre 60% du pays, les terres arables font environ 80 M ha, le reste étant attribué « au pâturage extensif ». Il y a une forte perméabilité entre les cultures et l’élevage, en expansion aux dépens de la savane boisée du Cerrado et, selon les périodes, de la forêt primaire amazonienne. La Figure 1 montre l’évolution des surfaces et des productions de soja et de canne à sucre entre 2003 et 2014 qui augmentent de l’ordre de 50% alors que les cultures vivrières traditionnelles (haricot, manioc, blé, etc..) diminuent toutes en surfaces, le Brésil étant devenu un importateur régulier de riz et de blé.

La culture du soja s’est surtout développée dans la région du Cerrado

Le Cerrado est une zone intermédiaire entre la côte atlantique et l’Amazonie, une savane très boisée autrefois, puis défrichée progressivement au cours des dernières décennies au bénéfice des cultures et de l’élevage extensif. Le Cerrado couvre le quart de la surface du Brésil, un biome d’une très riche biodiversité (flore et faune). C’est aussi un des réservoirs d’eau majeurs pour les Brésiliens.

Carte 1 : Production et exportations du soja brésilien vers l’UE en 2016
Extait de “A geography of agrotoxins use in Brazil and its relations to The European union”
par Larissa Mies Bombardi, fflch, São Paulo, 2019, p. 211

La Carte 1 montre que les cultures de soja se répartissent sur l’ensemble du Cerrado, mais qu’elles sont les plus importantes dans le Mato Grosso. Cette culture s’est d’abord développée dans les États du sud du Brésil, le Paraná puis le Mato Grosso do Sul, puis a progressé vers le nord-ouest, pour conquérir le Mato Grosso où il représente 70% des cultures ! Il reste encore peu important en Amazonie, notamment en raison du « moratoire 2006 ». Cependant, malgré le moratoire, les surfaces en soja de l’Amazonie sont passées de 1 Mha en 2006 à 5 Mha en 2020, principalement sur d’anciens pâturages… sans doute défrichés avant 2006.

Le boom du soja au Mato Grosso : déjà en 2004 !

L’État du Mato Grosso couvre une superficie de 900 000 km² pour une population de 3,5 millions de personnes, soit moins de 4 habitants par km². La culture du soja s’est surtout développée sur le plateau central, ligne de partage des eaux entre le bassin de l’Amazone au nord et celui du Paraguay au sud. La température annuelle est de 26°C, sans période froide, et la pluviométrie de l’ordre de 1 000 mm avec une saison sèche d’avril à septembre, permettant néanmoins deux cultures par an : soja-maïs, soja-coton ou soja-soja.

Encore marginal en 1990, le soja s’y est fortement développé à partir des années 2000, dépassant les 10 Mha en 2020 pour une production de 33 Mt de graines, soit 27% de la production du Brésil. Cette expansion s’est faite aux dépens de la forêt / savane du Cerrado (42 Mha en 1996 dont plus du tiers a été défrichés), mais aussi en compétition avec l’élevage bovin qui s’est aussi intensifié avec davantage d’engraissement en feedlots. Les producteurs de soja sont souvent venus des États du sud du Brésil, avec déjà une expérience de cette culture. Disposant de très grandes surfaces (plusieurs milliers voire dizaine de milliers d’hectares), ils sont très réceptifs aux innovations techniques (mécanisation, amendements, fertilisation, variétés OGM et pesticides, semis direct, etc.). Et les rendements en soja de 3 à 3,5 t/ha sont parmi les meilleurs du Brésil.

Longtemps pénalisé par les coûts de transport, notamment par l’éloignement des ports d’exportation du sud-est du Brésil, le soja du Mato Grosso peut désormais être acheminé par la nouvelle route transamazonienne nord-sud enfin goudronnée en 2019 reliant Cuiabá, capitale du Mato Grosso, au port fluvial de Santarem sur l’Amazone ou Cargill dispose de grandes capacités de stockage en vue de l’export via le nord-est du Brésil. Cela devrait aussi entrainer de nouvelles déforestations pour faire plus de soja.

Malgré tous ces facteurs ayant favorisé l’avancée fulgurante du complexe soja dans le Mato Grosso, Jean Pierre Bertrand, de l’INRA, s’interrogeait déjà en 2004, avant l’arrivée des variétés OGM, sur la viabilité agronomique et économique de ce modèle très intensif en capitaux et en infrastructures et sans prise en compte de l’environnement (Bertrand 2004).

2. L’expansion de la culture du soja au Brésil est tirée par la demande chinoise

La Chine est devenue le 1er client du Brésil. Avec une hausse de 20% par an, ses importations de graines de soja sont passées de 3 Mt en 1995 à 80 Mt en 2015 (Huygue, 2017) et cette hausse ne semble pas près de s’arrêter. La Chine augmente aussi ses achats de soja et de maïs transformés en viande de bœuf, de porc et poulet (+ 15à 17% /an), limitant ainsi les pollutions associées aux gros élevages hors-sol chez elle. Ces deux pays ont donc beaucoup d’intérêts en commun malgré les divergences idéologiques de leurs gouvernants. Fort de ce client chinois qui achète les 2/3 de ses exportations de soja et qui est peu regardant sur les pratiques culturales, le gouvernement brésilien peut encourager sans crainte le développement de la production et des exportations (istoebresil.com, 2020).

Il en va différemment pour l’UE qui a réduit ses importations totales en soja de 50 Mt en 2000 à 30 Mt ces dernières années. Elle est passée au second rang des importateurs depuis plus de 10 ans et l’écart n’a cessé de se creuser ces dernières années, avec des importations désormais 2,5 à 3 fois inférieures à celle de la Chine.

Cependant la part du Brésil dans les importations de soja de l’UE a fortement progressé. En 2020, la contribution du Brésil aux importations de soja dépassait 60%, tant pour la France que pour l’ensemble des pays de l’UE. Même la guerre commerciale USA-Chine, qui permit à l’UE d’acheter du soja US moins cher, n’a chassé que temporairement le Brésil de la 1ère place. Cependant pour le Brésil, l’UE est un client plus complexe, multiple et sans perspective d’augmenter ses achats. Par ailleurs, l’UE a réduit sa liste des produits phytosanitaires autorisés et pourrait faire valoir la règle des mesures miroirs. Elle a aussi pris des engagements contre la déforestation importée (voir ci-après) et contre le changement climatique selon les « Accords de Paris ».

Face à ces engagements européens, des informations alarmantes sont arrivées ces dernières années concernant des décisions du gouvernement Bolsonaro sur trois aspects qu’il est urgent de mieux documenter : l’homologation d’un grand nombre de nouveaux pesticides, leur utilisation en quantités croissantes et la reprise de la déforestation notamment en Amazonie.

II. Le Brésil utilise 20% de la production mondiale de pesticides,
dont la moitié pour le soja

A partir de différentes sources rassemblées dans sa thèse, Larissa Mies Bombardi (2019) montre que le Brésil consomme 20% de la production mondiale de pesticides. Avec une augmentation de 300 % en 15 ans, le Brésil est devenu le 1er client mondial. La culture de soja consomme 54% des pesticides en quantité, le glyphosate étant le produit le plus vendu soit 194 000 t sur 360 000 t en 2014 (Figure 2, Tableau 1), mais souvent en mélange avec d’autres matières actives nettement plus toxiques. On notera que cet accroissement des quantités de pesticides correspond assez bien au développement des variétés OGM de soja, maïs, coton, permettant la monoculture ou la double culture.

Figure 2 : Répartition de la consommation de pesticides au Brésil selon les cultures
Extait de “A geography of agrotoxins use in Brazil and its relations to The European union”
par Larissa Mies Bombardi, fflch, São Paulo, 2019, p. 29
Tableau 1 : Top 10 des matières actives de traitement chimique en agriculture
Extait de “A geography of agrotoxins use in Brazil and its relations to The European union”
par Larissa Mies Bombardi, fflch, São Paulo, p.30

1. Plus de 30% des matières actives utilisées au Brésil sont interdites dans l’UE

Près de la moitié des matières actives utilisés sont classés dangereux ou extrêmement dangereux sur la liste officielle de 2016 (détaillée dans le Règlement UE REACH -Registration, Evaluation, Autorisation of CHemicals, régulièrement mise à jour), dont 42 produits qui sont interdits dans l’UE (Bombardi, 2019). La situation devrait encore se dégrader avec l’approbation expéditive par le Gouvernement Bolsonaro de 474 nouveaux produits en 2019. Inversement dès 2007, l’UE avait fortement limité le nombre total de produits approuvés (environ 500) et avait rejeté 900 produits de la liste. Ainsi 30% des matières actives utilisés au Brésil étaient interdites dans l’UE en 2016, soit 149 sur 504 (Bombardi 2019), cette part pouvant varier de 20 à 50% selon les cultures. Facteur aggravant, les mélanges de matières actives (préconisés/tolérés ?) pour lutter contre les mauvaises herbes devenues résistantes au glyphosate semblent hors de tout contrôle officiel.

La majorité de ces pesticides est fabriquée en Europe notamment par les trois grandes firmes : Bayer et BASF, basées en Allemagne et Sygenta, basée en Suisse. Depuis 2016, Bayer a racheté Monsanto, Sygenta a été racheté par ChemChina. Par ailleurs DOW et Dupont, les 2 firmes étatsuniens, ont fusionné. Par conséquent ces quatre leaders mondiaux contrôlent le marché de l’agrochimie et une large part des semences OGM associées. Tous fabriquent et exportent massivement des pesticides interdits d’utilisation dans l’UE.

Tableau 2 : les 10 principales firmes mondiales de l’agrochimie
Extait de “A geography of agrotoxins use in Brazil and its relations to The European union”
par Larissa Mies Bombardi, fflc, São Paulo, p.37

2. Une consommation de pesticides par hectare 3 fois supérieure à celle de la France

La Carte 2 montre les quantités de pesticide utilisées au Brésil. Dans les trois États du Mato Grosso, Mato Grosso do Sul et Goiás, la quantité moyenne est de 12 à 16,7 kg par hectare agricole avec une large part de glyphosate. A titre de comparaison, la quantité de pesticides utilisés était, en 2018, de 4,3 kg en France, de 3,1 kg en Allemagne, de 7,4 kg en Italie, de 8,5kg en Belgique, de 10,3 kg  aux Pays-Bas (selon les chiffres de la FAO cités par Statista), et la quantité de glyphosate la plus élevée dans un pays de l’UE est de 2 kg/ha en Belgique. L’État de São Paulo, autre gros utilisateur de pesticides, a développé très fortement les plantations de canne à sucre, très consommatrices de pesticides et dans ce cas, le plus souvent, avec épandage par avion (75% des surfaces avec au moins un traitement) notamment pour accélérer la dessiccation avant récolte. La Carte 3 montre que cet État est aussi l’un des plus touchés par des intoxications par les pesticides. Par contre, l’épandage de pesticide par avion sur les cultures de soja semble beaucoup moins fréquent car plus coûteux, l’accord d’autorisation restant cependant sous la responsabilité des autorités locales.

Carte 2 : Utilisation de pesticides au Brésil (moyenne 2012-2014)
En quantités totales par État (cercle) et par ha de SAU (couleur)
Extait de “A geography of agrotoxins use in Brazil and its relations to The European union”
par Larissa Mies Bombardi, fflc, São Paulo, p.56

3. Les limites maximales de résidus de pesticide sont nettement plus élevées au Brésil qu’en UE, dans les produits et surtout pour l’eau potable

Les limites maximales de résidus (LMR) dans les matières premières alimentaires sont 2 fois plus élevées pour le 2-4-D et le glyphosate. Deux insecticides organophosphorés, l’acéphate et le malathion, désormais interdits en UE, sont autorisés au Brésil avec une LMR 400 fois supérieure à la norme UE pour le malathion, produit très utilisé pour le haricot qui fait partie du repas quasi quotidien des Brésiliens. Les LMR concernant l’eau potable sont encore plus inquiétantes comme le montre le Tableau 2, 300 fois supérieures aux normes UE pour le 2-4-D et 5 000 fois pour le glyphosate. Et il n’y a pas de seuil limite pour le malathion, le produit le plus toxique !

Matière active LMR // Norme UE LMR Eau Potable // UE
2-4 DX 2X 300
AtrazineX 5 (maïs)X 20
GlyphosateX 2 (soja)X 5 000
Malathion (sur haricot)X 400 (haricot)Pas de seuil
AcéphateX 3,5X 20
Tableau 2 : ratios des limites maximales de résidus (LMR) au Brésil par rapport aux normes de l’UE
Sources : d’après Bombardi 2019, Veblen 2021

4. Cas déclarés d’intoxications par les pesticides : la partie émergée de l’iceberg

Les cas d’intoxication déclarés par le ministère de la santé (Carte 3) ne représenteraient que la partie émergée de l’iceberg d’après Bombardi (2019). Ces 25 000 cas sur la période 2007-2014, soit 3 125 par an, ne seraient que 2% des cas réels, la déclaration n’entrainant généralement pas de sanction et présentant des risques de représailles locales. L’analyse montre que la moitié des intoxications surviennent dans les exploitations ou à proximité, sauf dans l’État de São Paulo, aux épandages généralisés par avion, où le public touché est nettement plus large. De 20 à 25% des intoxications concernent les nourrissons, enfants et adolescents. Cette carte montre la répartition sur le territoire ainsi que les cas de mortalité incluant les suicides et les guérisons, avec d’éventuelles séquelles.

Carte 3 : Évolution clinique des intoxications par pesticides agricoles
Nombre d’intoxications et évolution (cercles)
et proportion de cas dans la population (couleurs)
Extait de “A geography of agrotoxins use in Brazil and its relations to The European union”
par Larissa Mies Bombardi, fflc, São Paulo, p.182

Les conséquences pour la santé à moyen et long termes des populations rurales ne peuvent pas encore être évaluées, mais la consommation d’aliments (haricots, maïs, brocoli, etc.) et d’eau « potable » avec des LMR très supérieures aux normes UE (Tableau 2), pourrait avoir pour conséquence la dégradation générale de la santé de toute la population. Cependant, l’essentiel de la production vivrière étant encore assurée par les exploitations familiales consommant leurs propres produits, l’usage des pesticides y est probablement plus limité.

Cet écart croissant entre les normes officielles brésiliennes et européennes ne dédouane pas l’UE de ses responsabilités d’abord comme exportateur de pesticides (y compris ceux interdits en Europe) au risque de nuire gravement à la santé des populations brésiliennes, à l’eau, à la faune… et d’autre part comme importateur des produits (soja, maïs, sucre, jus d’orange, banane, café…) dont les LMR sont pour le moins 2 à 5 fois supérieurs à celle de l’UE, donc aussi aux dépens de la santé des consommateurs européens . C’est le message que Larissa Mies Bombardi a adressé aux députés du Parlement Européen à deux reprises en février 2020 et avril 2021 (lemonde.fr).

III. La déforestation a repris à un rythme très élevé au Brésil

En 2006, la loi de gestion des forêts publiques votée sous le gouvernement Lula par le congrès brésilien, ainsi que le moratoire négocié avec les multinationales du négoce et de la distribution à l’initiative de Greenpeace, avaient marqué un coup de frein à la déforestation de l’Amazonie. Ce moratoire portait sur l’engagement de non-achat de soja issu de nouvelles déforestations de l’Amazonie. Initialement signé pour deux ans, il a été reconduit sur dix ans. Cela s’est traduit par un report ou une accélération de la déforestation sur d’autres régions, notamment le Cerrado. Ainsi le Brésil aurait perdu plus de 20 Mha de forêts entre 2013 et 2019 (CI 2021). Depuis l’arrivée du gouvernement Bolsonaro affichant sa volonté d’accélérer le développent économique de l’Amazonie, la législation concernant la gestion des forêts publiques et privées et les droits des peuples autochtones a été considérablement assouplie et les moyens de contrôle ont été réduits, laissant libre cours à la déforestation.

Depuis 2018 le taux de déforestation de l’Amazonie brésilienne a plus que doublé

Plus de 60% de la forêt amazonienne est sur le territoire brésilien, les 40% restant se trouvant sur neuf autres pays. De 2000 à 2018, cette forêt a perdu plus de 50 Mha soit l’équivalent de la surface de l’Espagne, dont 85% sur le territoire brésilien, ceci malgré le moratoire Lula. Certes la déforestation s’était nettement ralentie après 2005 (l’année 2003 ayant été la pire avec près de 5 Mha déboisés), mais avait repris dès 2012. En 2018, la surface déboisée était de 490 000 ha, elle a presque doublé en 2019, passant à 916 000 ha et a encore augmenté de 10% en 2020 dépassant à nouveau le million d’ha/an (lemonde.fr / AFP 2019, 2020). En 2021, d’après les informations officielles, le nombre de feux enregistrés sur le 1er semestre est déjà équivalent à celui de toute l’année 2020. Les cartes de l’INES (2021) montrent qu’ils sont très nombreux, à la fois dans le Cerrado et sur le front amazonien. Le dernier bilan annuel d’août 2020 à juillet 2021 s’élève à plus d’un million d’hectares pour la seule forêt amazonienne. Certes, d’autres pays ne sont pas en reste, la Bolivie et l’Equateur ont même des taux de déforestation supérieurs au Brésil, mais la part de la forêt amazonienne est plus limitée et la culture du soja n’y est pas le moteur.

Déforestation importée : quel chiffre retenir pour l’UE ?

Dans une note publiée en 2019, la Commission reprend les chiffres cités par la FAO considérant que près de 80% de la déforestation est lié à l’expansion de l’agriculture, mais que les importations de l’UE ne représentent que 10 %de la déforestation mondiale (Com219/ 352 du 23 /07 2019).

Au-delà de cette valeur moyenne, une étude portant sur la période 2000 à 2012 sur 46 pays tropicaux et subtropicaux (Jamet, 2020) montre que les facteurs de déforestation sont très variables d’un continent à l’autre, l’expansion urbaine, les infrastructures, extraction minière et surtout la part liée à l’agriculture de subsistance (cultures sur brulis de clairières) ou à l’agriculture commerciale ou d’export. Ainsi pour l’Afrique sub-saharienne, l’agriculture de subsistance restait prédominante et, dans ce cas, il s’agit de brulis localisés pour les cultures vivrières qui peuvent retourner à la forêt assez rapidement. Par contre, en Amérique latine, l’agriculture « commerciale » représentait 68% de la déforestation. Et dans ce sous-continent sud-américain, les deux causes majeures de la déforestation sont l’élevage bovin et le soja, ce dernier suivant souvent l’élevage après quelques années de pâturage.
Par conséquent pour les déforestations du Brésil, c’est ce chiffre de 70% concernant l’agriculture commerciale qu’il faudrait retenir.

Un récent rapport du WWF (« Quand les Européens consomment, les forêts se consument », WWF, 2021) estime la part de la déforestation mondiale totale importée par l’UE à 16%, contre 24 % pour la Chine et 7% pour les États-Unis. Selon cette étude, le soja est responsable de 31% de la déforestation annuelle mondiale importée (89 000 ha sur 291 000) devant l’huile de palme et la viande bovine et les produits dérivés du bois. le Brésil, cumulant le soja, la viande bovine et les dérivés du bois bois est le pays n°1 de la déforestation. Le soja d’Amérique-du-Sud est de loin le 1er responsable de la déforestation liée au commerce international.

L’accélération de l’asphaltage des routes transamazoniennes, notamment la route sud–nord, est un autre facteur favorisant le déboisement. Deux grands axes routiers permettent d’acheminer le soja du Mato Grosso vers les ports du nord-est plus proches du Canal de Panama pour l’export vers la Chine. Dès 2019, le gouvernement Bolsonaro a engagé la finition de l’axe sud-nord de Cuiabá à Santarém enfin goudronné après près de deux décennies d’attente, pour désenclaver le Mato Grosso et fluidifier la circulation des 5 000 camions journaliers déjà opérationnels pour approvisionner le port fluvial de Santarém. De Santarém, les Panamax, cargos à soja de 55 000 t, peuvent livrer directement leur chargement à Rotterdam, mais aussi en Chine via le canal de Panama. Ces camions peuvent aussi poursuivre leur voyage par la transamazonienne ouest-est menant à la côte Atlantique. Là, un consortium sino-brésilien s’est engagé dans la construction d’un nouveau port en eau profonde, São Luis, au nord-est du Brésil qui va doubler le port actuel d’Itaqui et devrait être opérationnel début 2022 (willagri.com, 2018). Cette route du nord / Santarém permettrait de réduire le coût du transport du soja du Mato Grosso de 20 à 30 $US par tonne par rapport au port de Paranaguá au sud–est du Brésil (Bertrand, 2004). Cela va inciter à de nouvelles déforestations le long de ces saignées dans la forêt sur une profondeur d’une centaine de kilomètres selon les estimations des experts, probablement pour faire de nouvelles cultures de soja, malgré les promesses du gouvernement Bolsonaro. Tous les indicateurs montrent que la déforestation de l’Amazonie s’est accélérée depuis 2018 et qu’elle devrait se poursuivre à un rythme très élevée dans les prochaines années. L’Europe (la Commission notamment) fait semblant de croire encore au moratoire de 2006. Restant sans réaction, la Commission européenne continue de défendre l’accord de libre-échange avec le Mercosur.

Carte 4 : Routes du soja au Brésil, 2 nouvelles options s’ouvrent au nord à travers la forêt amazonienne, du Mato Grosso à Santarém (Pará) ou à São Luis (Maranhão)
Alternative aux routes vers les ports du sud, par exemple vers Paranaguá (Paraná)

L’UE a pris des engagements concernant la déforestation importée.

Dès 2008, la Commission avait fixé deux objectifs : réduire la déforestation tropicale brute de moitié d’ici 2020 et stopper la diminution des forêts de la planète en 2030, mais sans mesures contraignantes pour les pays membres et les importateurs. Face au constat de la poursuite de la déforestation, la Commission a renouvelé par deux fois en 2015 et en 2019, son objectif « Zéro déforestation importée d’ici 2030 ». Cependant, le dernier projet d’accord de libre-échange avec le Mercosur (2), donc principalement avec le Brésil, signé en 2019 par la Commission ne comporte pas de clause contraignante quant à la déforestation, ni en lien avec le développement de l’élevage bovin, produit concerné par l’accord, ni avec le soja dont le marché est déjà libéralisé et non mentionné dans l’accord. Le rapport Ambec (2020) estime que les importations de viande bovine supplémentaires prévues dans l’accord se traduiraient par une augmentation de l’ordre de 5% par an du rythme de déforestation.

(2) Le projet d’accord UE/Mercosur reste à ratifier par le Parlement et par les pays de l’UE. Il n’inclut pas le soja, ce dernier ayant déjà libre accès sans taxes à l’UE. Par conséquent, le soja est dans l’angle mort de l’accord. Le rapport Ambec pose clairement la question de la déforestation et des normes pour les pesticides et des additifs alimentaires interdits en Europe, mais sous le seul angle des viandes importées. Pourtant, on sait que l’élevage bovin est très souvent l’étape intermédiaire après le feu et avant la mise en culture de soja.

Des moyens de contrôle officiels très insuffisants et quelques exceptions.

En parallèle à ces engagements « officiels », il existe différentes structures de certification de non-déforestation reconnues (RTRS, ISCC, Protera Danube, Europe Soy, CRS, BFA, etc.) couvrant les productions européennes et les importations. L’ONG Profundo rassemble toutes les informations disponibles sur cet aspect, ce qui donne une vue d’ensemble agrégée (Tableau 3). L’institut néerlandais IDH traite du commerce durable et, à ce titre, réalise des publications annuelles sur différentes matières premières dont le soja. Sa dernière publication porte sur les importations de l’UE et les échanges intra UE de 2018 permettant d’estimer les consommations de soja par pays (graine et tourteau) avec la part certifiée sans déforestation et la part en soja Durable selon la Fédération européenne de fabricants d’aliments composés (FEFAC, Figure 3).

Nom de la norme Estimation du volume vendu à l’UE (tonnes)
RTRS2 400 000
SFAP-Non-Conversion425 000
Pro Terra2 800 000
Soja Danube / Soja Europe600 000
ISCC+324 000
CRS680 000
Total7 229 200 (graines de soja)
Tableau 3 : Volumes de soja importés par l’UE, certifiés sans déforestation, selon différentes normes
Extrait de « Insights on European responsible and deforestation-free soy consumption in 2018 », The Sustainable Trade Initiative (2019), p.38

La FEFAC propose un cahier des charges pour un Soja Durable avec des recommandations comportant de très nombreux critères environnementaux et sociaux, mais s’agissant d’une structure de contrôle indépendante, sans garanties réelles. Ainsi, selon la FEFAC, 80% du soja importé serait à risque faible ou nul de déforestation, alors que pour l’IDH, s’appuyant sur les certifications avec des garanties réelles, on tombe à 20 % en moyenne pour l’UE et pour la France ! Certains pays semblent beaucoup plus attentifs à ce critère, notamment les Pays Bas et la Norvège, alors que d’autres, tels la Pologne, semblent l’ignorer.

Une déforestation désormais suivie par satellites
par des équipes de recherche et des ONG internationales.

Concernant le Brésil, des équipes de chercheurs de quatre pays européens ont quantifié l’empreinte carbone de la production de soja en y intégrant le changement d’usage des sols, les pratiques culturales, le transport domestique et international et la transformation en huile et tourteau sur place ou dans les pays utilisateurs.
Globalement pour la période 2010-2015, les émissions de GES du soja exportée proviennent pour un tiers du changement d’usage des sols, pour un quart du transport domestique et pour un cinquième de la trituration ; le facteur le plus variable étant l’importance et l’ancienneté des surfaces déforestées. Ainsi pour cette période les GES étaient plus élevés pour le Cerrado que pour l’Amazonie (1 t contre 0,8 t eq. CO2 par tonne de soja).
Au-delà des valeurs absolues très dépendantes de la période de référence, donc de l’ancienneté de la déforestation, cette étude confirme que l’on dispose désormais des outils de suivi pour chiffrer l’impact GES du soja et que ce dernier peut varier de 1 à 4 voire de 1 à 10, selon les lieux de production, le transport local, et surtout l’importance et l’ancienneté de la déforestation (Escobar et al. 2020).

Figure 3 : Consommation européenne 2018 de soja durable FEFAC et certifié sans déforestation
Extrait de « Insights on European responsible and deforestation-free soy consumption in 2018 »,
The Sustainable Trade Initiative (2019), p.1

Cependant toutes ces garanties dépendent de la véracité des informations donc des contrôles réalisés sur place. Or le gouvernement Bolsonaro a clairement affiché sa priorité à la croissance économique de l’Amazonie aux dépens de la forêt, des peuples autochtones et l’environnement. Dès la formation du gouvernement, le président Bolsonaro a fait fusionner les ministères de l’agriculture et de l’environnement malgré les pressions des ONG et des instances internationales. Il a réduit les fonds des programmes de protection de l’environnement y compris ceux de l’IBAMA, son bras armé chargé des contrôles de la déforestation et, face aux protestations internationales, il a chargé l’armée de lutter contre les feux… De plus, depuis la pandémie du Covid, tous les contrôles ont été fortement réduits, ce qui laisse d’autant plus le champ libre à la déforestation et aux feux volontaires. Aussi le nombre de feux n’a cessé de croitre en 2019, en 2020 et 2021. Le dernier chiffre officiel annonce une augmentation de 40% sur le 1er semestre 2021 par rapport à 2020 selon les dernières données de l’Institut national des recherches spatiales (INPE dont le directeur est nommé par le président).

IV. La déforestation pénalise aussi le potentiel agricole du Brésil

Les conséquences de la déforestation sur le réchauffement climatique et la perte de biodiversité sont bien connues et désormais assez bien documentées. La forêt représente le principal réservoir de carbone terrestre (1000 Gt au niveau mondial) et c’est aussi celui sur lequel l’action de l’homme est très importante : chaque hectare de forêt amazonienne qui brûle libère à minima 150 t de CO2 contribuant ainsi autant au réchauffement global que les émissions annuelles de 100 Brésiliens. Et pour une tonne de soja exporté, on peut retenir l’émission d’une tonne de CO2 en moyenne intégrant l’ancienneté de la déforestation et le transport (Escobar et al, 2020).

Par ailleurs, un bilan carbone « transatlantique » reste à faire, intégrant les GES du soja brésilien et ceux d’une substitution de cultures en France et en Europe permettant de se passer des importations de soja. De façon très simplifiée, on peut dire que le développement de cultures à protéines en France, à la place du maïs ou du blé se traduit par une économie de l’ordre de 1,5 à 2 tonnes de CO2 par hectare, à laquelle il convient d’ajouter les 3 à 3,5 tonnes de CO2 évités par ha de soja non importé. Ce qui donne un ordre de grandeur de la charge carbone du soja importé par rapport aux protéines européennes et invite à des calculs plus précis pour éclairer les décisions à prendre… qui seront évidemment multifactorielles, l’intérêt du développement des légumineuses en France et en Europe ne se limitant pas au bilan carbone, loin s’en faut (AAF 2021).

Ce qui est moins documenté et quantifié, ce sont les contributions de la forêt à la régulation climatique au niveau local ou régional. En évaporant de grandes quantités d’eau, les forêts favorisent la formation de nuages et augmentent la pluviométrie régionale et elles régulent aussi les températures, localement non seulement dans la forêt (ce que chacun a pu ressentir) mais aussi dans les terres avoisinantes. Selon plusieurs études récentes concernant la forêt brésilienne :

  • La perte de forêt augmente de façon significative la température dans un rayon allant jusqu’à 50 km (Cohn et al, 2019) mais aussi la fréquence des canicules,
  • La baisse des rendements est liée à l’augmentation de la fréquence des stress thermiques ou des canicules (au-delà de 30°C) dues à la déforestation du Cerrado et de l’Amazonie (Flach et al, 2021) (analyse de données climatiques et des rendements en soja sur la période 1985 à 2012).

Ainsi la déforestation pénalise déjà le rendement en soja et d’autres cultures et ceci dans un rayon de plusieurs dizaines de km, ce qui est masqué au niveau du pays par l’extension des surfaces en soja et de la double récolte annuelle, ce dernier point étant peu documenté. Cependant, ces auteurs reconnaissent que ce chiffrage limité au soja reste très partiel par rapport à l’ensemble des services écosystémiques apportés par la forêt, estimés à 5 000 US$ / ha et que la régulation biogéophysique via le choix des cultures n’y contribue que modérément (Flach et al 2021).

Ces études sur l’incidence de la déforestation sur les productions agricoles locales / régionales ont été réalisées en étroite collaboration entre de grandes universités du Brésil et des universités d’Allemagne, du Royaume Uni, des Etats-Unis. Elles explorent un nouveau champ de recherche permettant de mieux relier les effets des pratiques agricoles à la fois au niveau local et global. Le 3ème volet du rapport du GIEC sur les mesures d’atténuation, à paraitre en 2022, devrait apporter des nouvelles informations sur cet aspect et ouvrir de nouvelles perspectives d’action locales ou régionales.

Conclusions et propositions

Les informations sur la reprise de la déforestation au Brésil et dans toute l’Amérique-du-Sud sont d’importance majeure au regard du dérèglement climatique au niveau mondial, mais aussi au niveau régional. Cela rend le message plus clair et plus pertinent pour tous, à tous les niveaux de décision politique, quant à la gestion des ressources naturelles, y compris agricoles, et ouvre de nouvelles perspectives sur les moyens d’action pour atténuer les risques climatiques, mais pour accroître la sécurité et la souveraineté alimentaires des pays.

Le 6ème rapport du GIEC, confirmant que le réchauffement climatique s’est accéléré ces dernières décennies, insiste aussi sur la multiplication des évènements extrêmes, et ceci pour toutes les régions du globe et de multiples façons. Selon ce rapport, les vagues de chaleur extrêmes favorisant les sécheresses et les départs de feux sont déjà 5 fois plus nombreuses que dans l’ère préindustrielle. Avec un réchauffement de 1,5°C, la fréquence serait multipliée par 8. Au-delà de 1,5°C, non seulement la fréquence va croître encore plus vite mais le risque est renforcé de dépasser des points de non–retour telle la disparition de la calotte glacière ou de la forêt amazonienne, le dégel du permafrost, l’arrêt du Gulf Stream, etc… Les incendies géants qui ont dévasté l’Australie, la Californie et la Sibérie en 2020, se sont répétés en 2021, parfois en pire, dans l’Ouest nord-américain jusqu‘en Alaska et en Sibérie, mais aussi sur le pourtour méditerranéen (Algérie, Turquie, Grèce) et en France dans le massif des Maures. En Sibérie, 30 millions d’hectares de forêt ont brûlé en deux ans, soit deux fois la surface de la forêt française, libérant d’énormes quantités de CO2, mais sans doute aussi de méthane par suite du dégel accéléré du permafrost. Dans ces cas, il ne s’agit pas de feux volontaires pour conquérir de nouvelles terres mais d’incendies liés à des vagues de chaleurs exceptionnelles (Plus de 35°C au sol dans la majeure partie de la Sibérie au niveau du cercle polaire, d’après le satellite Copernicus).

Face à la tragédie de ces incendies gigantesques dus à ces vagues de chaleur, les feux volontaires de l’Amazonie apparaissent d’autant plus inacceptables.

Ces informations sur l’effet de la déforestation sur le climat local sont un avertissement clair aux autorités brésiliennes, régionales et nationales : elle va directement contribuer, à court terme et localement, à la multiplication des vagues de chaleur et de précipitations extrêmes, ce qui va aussi handicaper le potentiel agricole. Il ne s’agit plus seulement de préserver l’Amazonie au nom de la biodiversité et d’un changement climatique mondial un peu lointain pour la plupart des politiques, mais bien de préserver la forêt d’abord au nom d’un intérêt collectif régional très concret.

Ainsi le choix du gouvernement Bolsonaro, donnant la priorité au développement des cultures et de l’élevage aux dépens de la forêt, va directement handicaper l’avenir du Brésil. Certes, le pays a beaucoup investi pour développer les infrastructures routières et portuaires, en partenariat avec son client majeur, la Chine, mais en fermant les yeux sur les feux volontaires, le gouvernement prend le risque de multiplier les accidents climatiques au Brésil dès les prochaines années.

La multiplication des canicules et pire encore celle des incendies géants ont largement sensibilisé l’opinion publique partout dans le monde sur leurs dégâts considérables immédiats sur la faune et la flore locale, mais aussi pour le climat et la biodiversité mondiale. Dans le contexte actuel, brûler la forêt amazonienne de façon volontaire sur des millions d’hectares pour faire de l’élevage ou du soja n’est plus acceptable. La demande de l’arrêt immédiat de la déforestation de l’Amazonie non seulement pour le soja du Brésil, mais pour tous les pays d’Amérique-du-Sud et tous les produits d’importation, serait en phase avec les objectifs de l’UE sur la déforestation importée. Un report à 2030 de cette mesure ne serait pas cohérent, ni avec les ambitions du Pacte Vert de l’UE, ni avec l’impératif d’un changement radical dès 2022 pour espérer respecter la réduction des GES de 55% d’ici 2030 pour l’UE et se donner les moyens de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C

Les informations sur l’utilisation des pesticides sur les cultures de soja (quantités, toxicité, absence de contrôle des mélanges et des conditions d’épandage…) sont également très inquiétantes pour la santé de la population et pour le milieu naturel. Les valeurs seuil pour les produits et pour l’eau, très supérieures aux normes UE, sont encore plus inquiétantes et appellent à des réactions immédiates par l’application des mesures miroirs, c’est-à-dire de ne plus importer de produits alimentaires ayant été traités avec des pesticides interdits dans l’UE ou avec des seuils de résidus nettement plus élevés. C’est la position présentée par l’institut Veblen dans une étude cosignée par la Fondation Nicolas Hulot et par INTERBEV traitant des distorsions de normes et de concurrence entre l’UE et les pays du Mercosur. Le Parlement Européen a auditionné le professeur Bombardi et connait donc déjà les conclusions de son étude qui souligne la double responsabilité de l’UE en tant que fabricant et exportateur de pesticides interdits et comme acheteur de soja, principal consommateur de ces pesticides.

L’option des mesures miroirs pour les pesticides semble une solution à la fois efficace, à effet immédiat et à priori conforme aux règles de l’OMC

Les débats pour ratifier l’accord Mercosur-UE vont remettre ces questions à l’agenda, au Parlement européen comme dans les pays, face à une opinion publique très critique. Les éléments présentés ici montrent que l’UE ne pourra pas toujours fermer les yeux sur les dégâts sociaux et environnementaux au Brésil au seul profit de l’agro-négoce brésilien et international dont le soja est l’un des modèles les plus aboutis mais qui montre ici toutes ses limites, y compris pour l’avenir agricole du pays.

La France, qui va assurer la présidence de l’Union Européenne au 1er semestre 2022, doit inscrire ce sujet dans les priorités de l’agenda de l’UE. Elle a déjà mis le développement des surfaces à protéines dans son plan de relance montrant ainsi le chemin d’une plus grande souveraineté alimentaire. Il lui reste à convaincre ses partenaires que la limitation des importations de soja, notamment du Brésil, par l’application des mesures miroirs pour les pesticides et l’arrêt immédiat de la déforestation importée sont deux mesures hautement souhaitables dans l’intérêt de tous, d’abord des Brésiliens et aussi des Européens.

Principales Références

– AAF 2021 : https://www.youtube.com/watch?v=V3o-pycKyDM&t=106s

– Ambec et al, 2020. Dispositions et effets potentiels de la partie commerciale de l’Accord d’Association entre l’Union européenne et le Mercosur en matière de développement durable. Rapport au Premier ministre. https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/document/document/2020/09/rapport_de_la_commission_devaluation_du_projet_daccord_ue_mercosur.pdf

-Bertrand JP, 2004. L’avancée fulgurante du complexe soja dans le Mato Grosso. Facteurs clés et limites prévisibles. Revue Tiers Monde 1 XLV N°179

– Bennahmias J.L., Pasquier J., 2020.Le rôle de l’UE dans la lutte contre la déforestation importée. CESE 09,

– Cohn A. et al. 2019. Forest loss in Brazil increases maximum temperatures within 50km. Environ. Res. Lett. 14 084047

-Bombardi L. M., 2019. A geography of agrotoxins use in Brazil and its relation to the European Union, ’Université de Sao Paulo ;

– Com. 2019, 352 Renforcer l’action de l’UE en matière de protection et restauration des forêts de la planète ;

– C I / Courrier International Hors série sept- oct 2021. Atlas du réchauffement climatique 76p

– Flach R. et al, 2021. Conserving Cerrado and Amazon Biomes of Brazil protects the soy economy from damaging warming ; World Development 146 105582

– Haut Conseil pour le Climat, 2021. Rapport annuel 2021 p 94-106

– Huyghe C., 2017. Le marché mondial des protéines végétales DEMETER 2017

– IDH, 2020. European Soy Monitor. Insights on European responsible and deforestation-free Soy consumption.

. Institut Veblen, FNH, Interbev, 2021. Mondialisation : comment protéger nos agriculteurs et l’environnement ? Les règles pour stopper l’importation d’aliments issus de pratiques interdites en Europe.

– Istoe.com.br ; (revue hebdomadaire indépendante lancée sous la junte militaire en 1976)

– IPCC 2021. Climate Change 2021 ; The Physical Science Basis

– Jamet JP., 2020. Déforestation : un débat tronqué. Revue Paysans et Société, 2020 N° 5

– le Monde /AFP 2019, 2020

– Pflimlin A. et al, 2019.L’élevage européen peut-il se passer du soja américain ? note AAF 2019

– Pflimlin A., 2020. L’autonomie en protéines, première étape de la souveraineté alimentaire européenne. Ref ouvrage Collectif AAF /COVID

WWF 2021. Quand les Européens consomment les forêts se consument. 60p



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